Données sur la COVID-19 : bonne cause, mauvais argument

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / Je ressens toujours le même malaise quand j'entends des gens invoquer de mauvais arguments pour défendre une cause qui me tient à cœur. Et je l'ai ressenti souvent depuis mercredi, quand le gouvernement Legault a annoncé que les données québécoises sur la COVID-19 ne seraient désormais mises à jour qu'une fois par semaine, et non plus à chaque jour.

NOTES AUX LECTEURS: Ce texte a été rédigé avant que le gouvernement prenne la décision de poursuivre la publication quotidienne des bilans de la COVID. 

Beaucoup de journalistes, de commentateurs et d'acteurs politiques ont critiqué cette décision comme un recul pour la transparence. Le public sera moins bien informé avec des données mises à jour hebdomadairement plutôt que quotidiennement, disent-ils.

Or j'ai beau, de manière générale, appartenir au camp du «toujours plus d'info et de transparence», cette fois-ci, j'ai du mal à être d'accord. Ce n'est pas vrai que l'information publique perdra grand-chose avec des données mises à jour une fois par semaine. La fonction principale — sinon la seule — de ces chiffres-là est d'indiquer des tendances. Est-ce que l'épidémie est en train de gagner du terrain ou d'en perdre ? Est-ce que le nombre de nouveaux cas est en croissance ou en diminution ? Est-ce que les nouvelles hospitalisations sont à la hausse, et si oui est-ce qu'on approche des limites du système de santé ? Est-ce que la courbe de décès prend le même bord (avec un certain retard), comme on doit s'y attendre ?

C'est à cela que servent ces données. Mais ces tendances-là, comme toutes les autres tendances d'ailleurs, ne peuvent pas être établies sur la base d'une seule journée de données, ni même de deux ou trois. Voyez plutôt :

Ce graphique de la Santé publique montre le nombre quotidien de nouveaux cas confirmés au Québec. Comme le souligne la flèche de gauche, du 15 au 18 avril, le nombre de nouveaux cas est passé de 1110 à 663. Est-ce que cela voulait dire que l'épidémie était en voie d'être contrôlée ? Non, puisque les semaines subséquentes ont montré que nous ne faisions qu'entamer la traversée d'un long plateau.

À l'inverse, du 26 avril au 1er mai (flèche du milieu), le nombre quotidien de nouveaux cas a fortement augmenté, de 614 à 1060. Était-ce le signe d'une nouvelle vague ? On sait maintenant que non : nous étions toujours sur le même plateau.

Du 6 au 10 mai, nous sommes passés de 1038 nouveaux cas à seulement 653 (flèche de droite). Étions-nous enfin arrivés à la «redescente» tant attendue ? Encore une fois, pas vraiment, car par la suite la courbe s'est maintenue pendant près de deux semaines entre 600 et 800, ce qui n'était pas tellement moins que de longues séquences d'avril où, hormis des pics occasionnels au-dessus de 1000, les cas quotidiens oscillaient généralement entre 700 et 950.

Bref, il y a toujours un «bruit de fond» dans les données, un paquet de fluctuations plus ou moins aléatoires à très court terme qui empêchent de tirer grand-chose de l'évolution d'une courbe au jour le jour. Et celles de l'INSPQ n'y font pas exception, d'autant plus que les données des derniers jours ne sont généralement pas complètes — elles ne le deviennent qu'avec quelques jours de retard, parfois plus. Alors non, ce n'est pas une grosse perte, et sans doute même pas une perte tout court, pour l'information publique si on les rafraîchit désormais une fois la semaine. Ce n'est juste pas de cette façon-là qu'il faut lire ces chiffres.

J'ai soumis cette réflexion à trois chercheurs en épidémiologie/virologie (Jean Barbeau, de l'UdeM, Benoît Barbeau, de l'UQAM, et Dr Guy Boivin, de l'UL), et tous sont d'accord. «Des fluctuations journalières qui ne sont pas représentatives d'une tendance générale peuvent être faussement interprétées par l'ensemble de la population et certains journalistes, m'a écrit Benoît Barbeau. (...) Je crois que les données journalières elles-mêmes servent beaucoup plus aux épidémiologistes qu'à la population québécoise et cette prise de décision du gouvernement reflète en mon sens une décision logique et non un manque de transparence de leur part.»

«Vous avez raison que la chose importante est la tendance», a renchéri Dr Boivin, ajoutant cependant qu'«il serait bien quand même bien d’avoir accès aux données sur une base quotidienne (...) pour savoir s’il y a une éclosion à un centre d’hébergement ou un lieu de travail» — ce qui est essentiellement le même point que celui de M. Barbeau sur les épidémiologistes.

Certes, comme l'ont souligné plusieurs de mes collègues des médias, le Québec est maintenant le seul endroit du continent, sinon de l'Occident, à ne pas publier des statistiques à chaque jour. Mais c'est un faux argument : ce n'est pas parce que les autres gouvernements mettent leurs chiffres à jour quotidiennement que leurs fluctuations journalières sont plus informatives. Elles ne le sont clairement pas.

* * * * *

Non, la seule chose que l'on puisse «lire» dans le fait que le Québec fasse maintenant cavalier seul à cet égard, c'est un (autre) signe qu'il règne une certaine culture de l'opacité dans notre gouvernement, comme le soulignait ce matin Patrick Lagacé, de La Presse — même s'il n'est pas d'accord avec moi sur l'aspect «perte d'information» de la mise à jour hebdomadaire. En 2016, la Commission d'accès à l'information notait dans un rapport de nombreux «trous», exceptions et restrictions diverses dont on a criblé la Loi sur l'accès aux documents des organismes publics depuis son adoption, en 1982, et demandait une réforme. Et il est vrai que plusieurs articles de la «Loi d'accès», de son petit nom, sont souvent interprétés par les ministères de manière à bloquer l'information au lieu de la diffuser.

Ce n'est pas un hasard si, selon le Centre for Law and Democracy, le Québec se classe au 11e rang sur 14 au Canada (incluant le fédéral et les territoires). Sur l'échelle de transparence utilisée par cet organisme, le Québec obtient 81 points, loin derrière le «podium» (entre 94 et 117 points pour les trois premiers) et seulement deux petits points devant la dernière position (79 points).

Tous les partis promettent toujours plus de transparence, mais cela tient plus du rituel que de l'intention réelle, puisqu'il n'y a à peu près rien qui se fait à cet égard. Du moins, rien qui aille dans le sens d'une transparence vraiment accrue. En 2018, le gouvernement Couillard a déposé le projet de loi 164 qui visait officiellement à étendre l'accès à l'information, mais qui faisait en réalité l'inverse — comme le dénonçait notamment le Protecteur du citoyen. Il a été adopté sans débat, avec l'appui du PQ et de la CAQ. Et maintenant que cette dernière est au pouvoir, elle ne montre pas plus d'appétit que les autres pour une vraie réforme.

* * * * *

Il y a un réel problème de transparence au Québec, tant au palier provincial que dans les villes. Une sorte de culture de l'opacité qui fait que le réflexe premier est toujours d'en révéler le moins possible, et qui est d'autant plus difficile à secouer qu'elle traverse toute la hiérarchie gouvernementale.

On peut voir la mise à jour hebdomadaire des données sur la COVID-19 — et le fait que le Québec est le seul à procéder de cette manière — comme l'expression de cette culture d'opacité. Mais ça n'est qu'un symptôme, pas le mal lui-même. Et c'est franchement un des symptômes les plus bénins qui puisse s'imaginer puisque l'information publique n'y perd essentiellement rien.

Bref, la cause de la transparence est bonne. Mais cet argument-là, pas tellement.

* * * * *

Pour discuter de ce billet, rendez-vous sur ma page Facebook professionnelle.

AJOUT (26 juin, 11h35) : je viens de prendre connaissance de cette enfilade de tweets d'une épidémiologiste de McGill, qui réclame le retour à une divulgation quotidienne des données. Je n'y vois rien qui infirme mon point principal — les tendances ne se dégagent pas sur une seule journée de données —, mais j'estime tout de même devoir en dire un mot ici pour montrer qu'il y a quand même des experts dont l'avis n'est pas le même de ceux avec qui j'ai parlé.