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De tueur des mers à icône de la conservation

Jean-Pierre Rogel
Journaliste scientifique
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LA SCIENCE DANS SES MOTS / «Ce que la science nous a appris sur les épaulards lors des 50 dernières années constitue un renversement total de perspective», remarque [le chercheur] Thomas Doniol-Valcroze. Jadis et jusqu’aux années 1960, explique-t-il, ces mammifères marins étaient craints et détestés. Ils avaient la réputation de tueurs agressifs qui n’hésitaient pas à s’attaquer aux marins tombés à l’eau.

Leur apparition en groupe, silhouettes blanches et noires caractéristiques avec leur grand aileron dorsal bien reconnaissable, était un signe de danger pour les pêcheurs de la côte ouest. Ceux-ci n’hésitaient pas à tirer dessus à coups de carabine, avant, pensaient-ils, que les bêtes s’attaquent à leurs filets remplis de poissons. Il est vrai que les épaulards de la région chassent les saumons, mais on les a rarement vus fondre sur un filet de pêche pour disputer ces proies aux pêcheurs. La plupart du temps, ils les ignorent ou s’en détournent quand ils comprennent que le filet forme une barrière efficace, résistant à leurs coups de dents.

Quant aux attaques concertées contre de petites embarcations ou aux assauts contre des naufragés, certains cas ont été documentés, mais ils demeurent très rares. La plupart du temps, les orques ont seulement bousculé ou renversé les embarcations. Une attaque mortelle contre une dresseuse dans un aquarium américain a bel et bien eu lieu. Dawn Brancheau, une entraîneuse au SeaWorld de Miami, est morte noyée en février 2010, attirée vers le fond par un animal qu’elle connaissait bien. Ce terrible drame, relaté dans le documentaire Blackfish en 2013, a rappelé que les orques sont des animaux sauvages et imprévisibles, surtout en captivité, mais il ne change pas les observations faites par la science moderne sur de nombreuses décennies. L’orque n’est pas agressive a priori.

Quoi qu’il en soit, elle a perdu sa réputation de monstre sanguinaire et elle est même devenue en 50 ans un animal très aimé du grand public, une sorte de panda des mers, une icône de la lutte des groupes environnementalistes locaux et internationaux. Les deux populations qui vivent le long de la côte pacifique de l’Amérique du Nord sont les plus étudiées et les plus menacées au monde, car elles vivent près de côtes peuplées, au milieu de couloirs de navigation maritime, dans un environnement pollué et stressant.

La taille réduite de ces populations les rend vulnérables. Les orques vivent en moyenne 40 ans dans les océans, mais atteignent tardivement la maturité sexuelle et se reproduisent peu, une femelle donnant naissance en moyenne à 3 ou 4 petits au long de son existence. La recherche a démontré que ces cétacés vivent principalement en groupes familiaux, si bien que, quand on en aperçoit plusieurs ensemble, on peut présumer qu’ils sont membres de la même famille.

Vie de famille

L’orque est un prédateur au sommet de la chaîne alimentaire, et elle en a l’allure. Un mâle adulte peut mesurer jusqu’à 9 m de long et peser jusqu’à 7 tonnes. Son corps compact et effilé est taillé pour la poursuite des proies. Si une orque nage habituellement à environ 8 km/h, elle peut atteindre en chasse une vitesse de pointe de 45 km/h.

Du navire de la Garde côtière, lors de cette mission, j’ai pu les observer d’assez près. Ce qui m’a frappé, c’est leur calme et leur comportement en groupes familiaux apparemment très unis. Une fois, nous avons navigué une dizaine de minutes en parallèle à un petit groupe de neuf individus, ce qu’on appelle un groupe matriarcal. Typiquement, il est conduit par une femelle plus âgée, parfois avec ses soeurs, mais toujours avec ses descendants immédiats, sa progéniture et celle de ses filles. Ces groupes familiaux stables se rattachent à des groupes plus larges appelés « pods ».

J’ai été frappé par l’allure régulière de leur progression en surface, le ballet des dos arqués qui disparaissent en plongée quelques secondes et réapparaissent plus loin, posément. Leurs évents ouverts expulsent leur souffle dans l’atmosphère humide et se rétractent aussitôt, puis les orques replongent. Je distinguais aussi très bien les taches claires à la base de leur aileron dorsal, les femelles avec leurs petits tout à côté, les autres membres du clan poursuivant leur progression en parallèle. La femelle en tête, la chef de famille en somme, possédait une selle grise plutôt que blanche comme celle des autres orques.

Une autre fois, j’ai pu observer deux orques qui semblaient tourner en rond à la surface, mais l’une est apparue avec quelque chose au coin de la gueule et l’a lâché brusquement, tandis que l’autre l’a saisi. Cela s’est passé très vite, mais les restes de saumon flottant à la surface alentour étaient des indices probants, selon le chercheur à mes côtés. Elles avaient partagé leur nourriture, ce qui est remarquable, car le partage de nourriture entre adultes de la même espèce, hors de la période d’élevage des jeunes, se voit rarement chez les mammifères.

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Ce texte est un extrait de l'ouvrage «La planète du héron bleu. 30 ans pour sauver la biodiversité», paru ce printemps aux Éditions La Presse. Reproduit avec permission. «La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.