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Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

COVID-19: les neuf vies de l’hypothèse d’une fuite de labo

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SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’ai vu un documentaire à l’émission Envoyé spécial, à TV5, où ils parlaient de lourds soupçons concernant l’origine du virus de la COVID-19, qui serait le résultat de manipulations de laboratoire. Est-ce que c’est vraiment une possibilité sérieuse?», demande René Hould, de Trois-Rivières.

Dès le début de la pandémie, l’idée que le SRAS-CoV-2 — le virus qui cause la COVID-19 — serait le produit de manipulations d’un laboratoire chinois a été proposée. Il faut dire que la présence dans la ville chinoise de Wuhan, là où le virus est apparu à l’automne 2019, d’un important institut de virologie à sécurité maximale (le WIV) qui menait justement des travaux sur des coronavirus avait de quoi alimenter les suspicions. Cependant, dès le mois de mars 2020, un article publié dans Nature – Medicine présentait une analyse de la génétique du SRAS-CoV-2 qui contredisait cette hypothèse. Sans écarter formellement que le virus ait pu acquérir ses caractéristiques dans des cultures cellulaires — «en théorie, c’est possible», concédaient ses auteurs —, l’étude concluait qu’une origine naturelle était de loin plus probable. Pour un temps, cet article-là a semblé clore le débat même si certains, à la marge, ont continué de s’accrocher à la thèse de l’accident de labo. Ajoutons qu’une enquête de l’OMS a elle aussi conclu il y a quelques mois que cette possibilité était «extrêmement improbable».

Or cette thèse a soudainement repris vie depuis deux ou trois semaines. C’est un peu étonnant puisque aucun fait nouveau ou probant n’a été mis au jour depuis, mais voyons tout de même quelques éléments parmi les principaux qui ont ramené cette idée à l’avant-scène.

- Le 23 mai, le Wall Street Journal a publié un article basé sur un rapport du renseignement américain indiquant que trois employés du WIV auraient été hospitalisés en novembre 2019 avec des symptômes similaires à ceux de la COVID-19. La Chine a nié les faits, mais bon, il est évidemment difficile de croire un régime aussi opaque sur parole. Or même en présumant que cela soit vrai, cela ne prouve pas grand-chose : on ignore de quoi ces gens sont tombés malades — cela pourrait être la grippe ou une foule d’autres maladies respiratoires. Le fait que trois employés d’un institut où travaillent des centaines de personnes attrapent un microbe en même temps n’a rien d’exceptionnel ou de suspect en lui-même. En outre, le Wall Street Journal précise que le rapport du renseignement américain semble avoir été rédigé «dans les derniers jours de l’administration Trump», qui a souvent repris l’idée d’une origine artificielle de la COVID-19. Compte tenu de son intérêt à mousser cette thèse et des libertés qu’elle a prises avec les faits, la crédibilité de cette source s’en trouve entachée.

- Le 26 mai, le conseiller médical en chef du président Biden, Anthony Fauci, s’est dit «pas convaincu à 100 %» que la COVID-19 était d’origine naturelle. Cela a défrayé les manchettes et pris bien du monde par surprise, donnant l’impression que Dr Fauci avait retourné sa veste — lui qui penchait très clairement pour l’idée d’un saut d’un animal vers l’humain en 2020. Sauf que quand on lit la citation complète, on se rend compte que sa «nouvelle» position n’est pas si différente de l’«ancienne», finalement : «Les bases historiques supportant l’idée que les pandémies évoluent naturellement à partir d’un réservoir animal sont extrêmement fortes. Et c’est pour cette raison que nous croyons que les chances pour que quelque chose de similaire se soit passé [dans le cas de la COVID-19] sont bien plus grandes. Mais personne ne le sait, même pas moi, à 100 % en ce moment, c’est pourquoi nous sommes en faveur d’une enquête plus poussée [ndlr : commandée plus tôt par l’administration Biden].»

- À la mi-mai, quelques chercheurs ont signé une lettre ouverte dans Science disant que l’OMS s’était prononcée trop catégoriquement à leur goût et qu’il fallait continuer d’investiguer. Ils y soulignent avec raison que l’origine naturelle n’a toujours pas été formellement prouvée, mais ils n’amènent par ailleurs aucun fait nouveau.

- Toujours en mai, le prix Nobel de médecine David Baltimore a déclaré qu’à son avis, des caractéristiques d’une séquence génétique de la COVID-19 nommée «site de clivage par la furine» étaient à ses yeux une «preuve irréfutable» (smoking gun) que le virus avait été créé artificiellement. Essentiellement, son argument est que la protéine qui permet au SRAS-CoV-2 de s’accrocher aux cellules humaines est au départ inopérante : elle doit, après son assemblage initial, être «clivée» en deux endroits par une enzyme (la furine) afin d’être activée. Or c’est là une caractéristique qui est absente du plus proche parent connu de la COVID-19, soit le RaTG13, un virus présent chez certaines espèces de chauve-souris de Chine. Cela, avec quelques autres particularités du SRAS-CoV-2, a convaincu M. Baltimore d’une origine artificielle du nouveau coronavirus.

Experts critiques

Or il n’a manifestement pas convaincu beaucoup d’autres experts, qui se sont montrés très critiques — voir notamment cette enfilade de tweets du microbiologiste Kristian G. Andersen, du Scripps Research Institute (Californie). On observe en effet ce «site de clivage par la furine» chez bien d’autres coronavirus non apparentés au SRAS-CoV-2, ce qui indique qu’il peut fort bien apparaître naturellement. Et ce n’est pas un argument vraiment nouveau non plus puisque dès l’été 2020, des études (concluant à une origine naturelle) en parlaient dans les Archives of Virology et dans la revue savante française médecine/science.

Bref, c’est surtout du «bruit» qu’on a entendu sur la supposée «fuite de labo» au cours des dernières semaines, puisque aucun élément nouveau le moindrement probant n’est venu s’ajouter à ce qu’on savait déjà. Chercheur en virologie à l’Université Laval, Sylvain Moineau n’a rien vu dans tout cela qui le convaincrait d’une origine autre que naturelle. «J’ai un peu de misère avec ces histoires-là, dit-il, parce que normalement, il y a des comités de gestion de risque qui font des audits des laboratoires. Nous [ndlr : une «collection» de virus dont il a la charge], on a un confinement de niveau 2 [ndlr : sur une échelle de 4] et ils viennent régulièrement voir si on respecte les protocoles de sécurité. Et ce qu’on sait des coronavirus, c’est que c’est habituellement comme ça que ça se fraie un chemin jusqu’à l’humain : à partir de la chauve-souris en passant par une espèce intermédiaire. Alors il est logique de penser que, jusqu’à preuve du contraire, c’est ce qui a dû se passer avec le SRAS-CoV-2», dit-il. Ajoutons à cela les témoignages de plusieurs virologistes occidentaux qui ont visité le WIV dans le passé et qui ont attesté de la rigueur de ses mesures de sécurité.

Même son de cloche du côté de Pierre Talbot, virologiste à l’Institut Armand-Frappier. «Je ne pense pas que ce virus-là a été construit de main d’homme, c’est juste trop compliqué, dit-il. Son génome a 30 000 paires de bases [ndlr : le génome est fait un peu comme une chaîne, et celui de la COVID-19 fait 30 000 «maillons» de long], ce qui implique qu’il y a énormément d’aléas de construction qui peuvent arriver. Des parties peuvent ne pas être compatibles avec d’autres, et une seule paire de bases changée peut occasionner toutes sortes d’effet. Alors je suis très sceptique que ce virus-là ait pu être mis au point en laboratoire.»

Reste quand même qu’on n’a toujours pas trouvé la fameuse «espèce intermédiaire» qui aurait aidé le virus à passer de la chauve-souris (dont les cellules diffèrent trop des nôtres pour que le virus puissent être passé directement à l’humain) jusqu’à nous, admet M. Moineau. «Quand il y a eu les épisodes du SRAS (2002-2003) et du MERS (2012), ça a pris seulement quelques mois avant de trouver un intermédiaire identique à 99 % chez un autre mammifère. Mais dans le cas du SRAS-CoV-2, on ne l’a toujours pas trouvé, alors ça devient un terreau fertile pour l’imagination», dit-il.

Par comparaison, le RaTG13 est identique à la COVID-19 «seulement» à 96 %, ce qui implique que son dernier ancêtre commun avec le SRAS-CoV-2 remonte à quelque part dans la seconde moitié du XXe siècle. Pendant tout ce temps, le virus a dû évoluer dans une autre espèce de mammifère, mais on ne l’a toujours pas identifiée. Certains «bouts» de son génome sont très proches de coronavirus que l’on trouve chez le pangolin, mais cette piste n’a pas mené à la découverte d’un virus suffisamment identique de la COVID-19 pour que l’on cesse la recherche de cette fameuse espèce intermédiaire.

On ne peut donc pas formellement écarter la piste du laboratoire, en tout cas pas encore. Mais reste que dans l’ensemble, la nature a tous les outils qu’il faut pour produire des virus comme le SRAS-CoV-2. Les coronavirus sont connus pour s’amalgamer à qui mieux mieux dans la nature, et celui de la COVID semble vraiment être une mosaïque ayant intégré plusieurs bouts d’autres coronavirus. Alors tant qu’on n’aura pas trouvé de vrais éléments de preuve d’une origine artificielle — et pas seulement des preuves circonstancielles faibles comme la présence du WIV à Wuhan —, l’hypothèse la plus probable, et de loin, restera celle d’un «saut» spontané de l’animal vers l’humain.

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