Ce que nous apprennent les essais du vaccin russe contre la COVID-19

Anne Moore
Biochimie et biologie cellulaire, University College Cork
LA SCIENCE DANS SES MOTS / Le président Vladimir Poutine a récemment annoncé qu’une équipe de scientifiques russes avait mis au point un vaccin contre la COVID-19 et que son utilisation avait été approuvée par les autorités réglementaires — du moins, en Russie.

Cette nouvelle a causé la consternation de scientifiques et de cliniciens dans le reste du monde, car les essais chez l’être humain du vaccin — surnommé Spoutnik V — n’avaient commencé que quelques mois plus tôt.

Les résultats des essais de phase 1 et 2 sur l’homme viennent d’être publiés dans The Lancet. Que nous ont-ils appris ?

Voyons d’abord de quel type de vaccin il s’agit. Dans cette étude, on a utilisé une plateforme vaccinale à base de deux vecteurs adénoviraux, Ad5 et Ad26. Ces virus courants du rhume sont rendus inoffensifs et incapables de se multiplier dans l’organisme. Ils ont pour seule fonction d’introduire dans une cellule le code génétique d’une des protéines du nouveau coronavirus, sa protéine de pointe.

Lorsqu’on injecte ces adénovirus modifiés à des humains, leur système immunitaire est stimulé pour répondre à la protéine de pointe au moment de l’immunisation et, espérons-le, pour de nombreuses années à venir, si la personne est ensuite exposée au coronavirus responsable de la COVID-19, le SRAS-CoV-2.

Pas un «moment Spoutnik»

La plateforme de vaccin que les Russes ont utilisée n’est pas nouvelle. D’autres équipes sont en train d’élaborer des vaccins contre la COVID-19 à l’aide d’adénovirus, notamment celle de l’Université d’Oxford et celle de Johnson & Johnson avec son vaccin à Ad26. Après des essais réussis sur les animaux, on procède maintenant à des essais chez l’homme. CanSino Biologicals, une société chinoise, a également démontré que son vaccin Ad5 est sûr et qu’il induit une immunité contre le coronavirus chez l’homme.

Le groupe russe a quant à lui établi que sa préparation lyophilisée du vaccin est aussi efficace que la version congelée. C’est un élément important pour l’expédition et le déploiement du vaccin.

L’article de The Lancet souligne que les données sur l’innocuité sont acceptables, même avec une forte dose. Ces résultats ne sont pas surprenants puisque l’innocuité de différents vaccins à base d’adénovirus a déjà été prouvée dans des recherches antérieures.

Le vaccin est donc sûr, du moins chez les personnes en bonne santé âgées de 18 à 60 ans, mais il reste à savoir s’il fonctionne, c’est-à-dire s’il protège contre la Covid-19.

L’équipe russe a démontré que son vaccin induisait un niveau élevé d’anticorps qui peuvent se lier à la protéine de pointe. Mais une mesure plus importante est le niveau d’anticorps fonctionnels. Autrement dit, les anticorps empêchent-ils un virus d’infecter une cellule ?

Les niveaux d’anticorps neutralisants se sont avérés assez faibles dans cette étude par rapport à des essais publiés pour d’autres vaccins. Il en va de même pour la réponse des cellules T (l’autre branche de l’immunité adaptative).

Une interprétation possible de ces résultats est que ces vaccins n’induisent pas une bonne protection neutralisante. Il est aussi possible que les méthodes utilisées pour mesurer la réponse immunitaire n’étaient pas parfaites. En l’absence de normes de référence internationales, il nous est impossible de dire si ce vaccin est meilleur ou pire que les autres.

Comme pour les autres essais cliniques de vaccin contre la Covid-19, nous ignorons si la neutralisation est suffisante pour protéger de la maladie et combien de temps les anticorps restent dans le sang. Dans les essais publiés, on ne présente que des résultats jusqu’à un mois après l’immunisation. La question fondamentale « les personnes vaccinées sont-elles protégées contre la Covid-19 ? » n’était pas l’objet de cet article.

Prêts pour un déploiement de masse ?

Malgré les résultats positifs des essais de phase 1 du vaccin Spoutnik V, celui-ci devra encore être testé sur un groupe beaucoup plus important avant qu’on puisse l’utiliser avec confiance sur une population entière.

Tous les vaccins doivent être testés sur un grand nombre de personnes, de différents âges et appartenances ethniques, dans le cadre d’essais cliniques de phase 3. Ces derniers sont nécessaires pour s’assurer que le vaccin protège réellement contre la maladie. Ils permettent également de vérifier quels sont les effets secondaires rares, pas forcément visibles avec un petit groupe de volontaires en bonne santé. Cette dernière étape ne peut ni ne doit être négligée.

Malheureusement, le surnom de Spoutnik met en lumière la politisation d’efforts scientifiques et médicaux sérieux pour développer des vaccins contre la Covid-19. Ce « nationalisme vaccinal » est une source de grande préoccupation pour tous ceux qui travaillent dans ce domaine et qui savent que pour qu’un vaccin puisse éliminer une maladie, il doit obtenir l’approbation de la population.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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