Cannabis: les chercheurs sont «formels», M. Carmant?

BLOGUE / «Les chercheurs en neuroscience sont formels, un seul joint pourrait suffire pour endommager de façon permanente le cerveau d'un adolescent.»

C'est le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, qui s'est exprimé ainsi sur Twitter ce matin, en réaction à un article du quotidien britannique The Daily Mail qui résumait une étude sur la marijuana. L'étude en question est tout-à-fait réelle et a été publiée hier dans le Journal of Neuroscience. Mais l'interprétation qu'en fait M. Carmant, qui semble y voir le signe que la question est réglée dans la communauté scientifique, est un brin plus discutable, je pense.

L'étude en question a examiné par imagerie le cerveau de 46 adolescents de 14 ans qui avaient déclaré avoir déjà fumé du cannabis «une ou deux fois» dans le passé. Comparés à d'autres jeunes du même âge qui n'ont jamais consommé de mari, il s'est avéré que même après seulement un ou deux joints, leur cerveaux montraient des différences. En plusieurs zones particulières, la matière grise des jeunes qui avaient déjà «fumé» était plus développée que celle des «non consommateurs», même si l'exposition était très minime.

(Transparence totale : le propriétaire du Soleil, Martin Cauchon, est actif dans l'industrie du pot. Je le mentionne parce que je pense que c'est le genre de chose que le lecteur est en droit de savoir. Et pour ceux qui se poseraient la question : non, ce texte n'est pas une commande. Je l'ai écrit de ma propre initiative, je n'ai pas demandé de permission pour le faire et je ne le ferai jamais de toute manière.)

Il y a certainement, dans cette étude, de bonnes raisons pour pousser plus loin la recherche sur les effets de l'initiation au cannabis. De manière générale, les effets de la marijuana ont été étudiés jusqu'à maintenant surtout chez les usagers les plus «lourds» et les plus chroniques. Le fait d'examiner des ados qui viennent tout juste de commencer à en consommer fait en soi avancer les connaissances. Et il faut souligner que les zones du cerveau qui étaient plus développées chez les consommateurs sont justement connues pour contenir plus de récepteurs aux cannabinoïdes — les substances que l'on inhale avec la mari. Cela donne plus de poids à ces résultats.

Mais les neuroscientifiques sont-ils «formels» pour autant ? C'est loin d'être certain. Cette ronde de réactions recueillies par le Science Media Centre britannique suggère plutôt le contraire, en fait. Quatre chercheurs universitaires y disent, dans l'ensemble, que ces résultats sont très intéressants, mais qu'ils ne voient (pour l'instant du moins) guère une raison de s'inquiéter. L'échantillon est trop petit pour qu'on écarte la possibilité d'un simple hasard. Le fait que certaines zones du cerveau soient plus volumineuses n'indique pas forcément que les neurones ont été affectés, puisqu'il peut s'agir de liquides plus abondants. Et même si ce sont les neurones qui sont touchés, le volume plus grand n'implique pas forcément des dommages (bien que les chercheurs aient trouvé un lien faible avec le QI, de ce que je comprends).

En outre, ces résultats sont (en partie) supportés par d'autres études, mais contredits par d'autres. Et c'est sans compter le fait qu'une association statistique n'implique pas le sens de la causalité : peut-être que les jeunes consommateurs se sont mis à fumer de la mari parce que leur cerveau était différent au départ. Alors il me semble que les neurochercheurs ne sont «formels» que sur une seule chose, ici : on a besoin de plus de données sur les effets du cannabis aux premiers temps de la consommation.

On pourra dire que c'est déjà suffisant pour invoquer le principe de précaution et interdire le cannabis aux moins de 21 ans, comme le fait le gouvernement caquiste ? Ça peut se défendre. Il s'en trouvera pour répondre qu'il faut quand même un «motif raisonnable» de craindre un danger pour invoquer le principe de précaution, et que les données actuelles ne le fournissent pas. Ça se défend aussi. Le fait est qu'il n'existe pas de définition claire et magique de ce qui constitue un «motif raisonnable de craindre un danger». En dehors des extrêmes, on peut placer la barre plus ou moins haut et trouver toutes sortes de bonnes raisons pour le justifier. Mais c'est une autre question de toute manière.

Le point que je voulais amener, ici, est simplement que la communauté scientifique ne me semble pas avoir un avis aussi tranché que ce que M. Carmant affirme — en tout cas, pas sur les dommages de 1 ou 2 joints sur le cerveau. Peut-être est-ce le politicien, plus que le médecin, qui s'est exprimé ce matin...

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