Olivier Bernard, alias Le Pharmachien

«Affaire Le Pharmachien»: qui vit par l'épée doit-il toujours périr par l'épée ?

BLOGUE / Il y a un petit quelque chose qui en dit long sur notre époque dans cette triste histoire d'intimidation à l'égard d'Olivier Bernard, alias Le Pharmachien. Peut-être même un peu plus long qu'on aimerait l'admettre, d'ailleurs.

M. Bernard, s'il est besoin de le rappeler, a publié lundi un texte émouvant (et décourageant) où il dit avoir subi tant d'attaques personnelles et de menaces de la part d'un groupe «pro-vitamine C» qu'il abandonne le dossier, sentant qu'il avait «atteint la limite qu'[il est] capable de prendre psychologiquement». Essentiellement, la Pharmachien avait dit, comme moi par la suite, qu'il souhaitait que les gens atteints d'un cancer puissent obtenir des injections massives s'ils pensaient que cela les aidait à endurer les lourds effets secondaires de la chimiothérapie, mais que les preuves scientifiques sur leur efficacité sont encore trop minces pour qu'on intègre ça aux soins d'oncologie réguliers et payés par le public. Sans compter les possibilités (relativement théoriques pour l'instant, mais quand même) que ces injections interfèrent avec certaines chimiothérapies.

C'est cette position bien modérée et assez unanime en science (dernière preuve en date ici) qui lui a valu, imaginez un peu, de se faire menacer, insulter d'une façon particulièrement mesquine, «doxxer», et ainsi de suite. Le tout pendant des mois, littéralement.

Dans ce dossier, ce n'est malheureusement pas très étonnant. Personnellement, je n'ai jamais vu un mouvement gérer la contradiction aussi mal, avec autant de mépris et d'agressivité, que ces «pro-vitamine C» — et cela vient d'un gars qui s'est colletaillé à répétition avec les anti-fluorure, les anti-OGM, les climatosceptiques, le mouvement de la santé naturelle, etc. Cela peut se comprendre, je le répète : il y a des gens là-dedans qui sont dans des situations de vie ou de mort, alors il est compréhensible (ce qui ne signifie pas «excusable», notons-le) que les réactions puissent être émotives à l'occasion. Mais pour donner le portrait complet, il faut aussi ajouter que ce fiel n'a même pas été réservé aux seuls journalistes, pharmaciens et vulgarisateurs, mais a aussi pris pour cible cette autre patiente atteinte de cancer et qui insistait un peu trop sur la science — toujours de manière posée et rationnelle de ce que j'ai pu voir d'elle au cours des dernières semaines, je tiens à le préciser.

Le texte du Pharmachien a provoqué une vague d'indignation, comme on pouvait s'y attendre. Le fait qu'un vulgarisateur de son talent et de son importance puisse être poussé à bout de cette manière, simplement pour avoir résumé ce que disent (et ce que ne disent pas) les meilleures données et les meilleurs expertises disponibles, est absolument scandaleux. Les nombreux appuis qu'il a reçus sont sans doute l'élément le plus encourageant dans toute cette histoire : coup donc, la science compte encore dans le débat public, de temps en temps.

Cependant, il y a «appui» et «appui». Il est vrai, comme ont conclu bien des gens, que cet épisode ne raconte pas grand-chose de beau sur «notre époque», sur l'art d'argumenter qui, à l'ère des réseaux sociaux, dégénère facilement en campagne de salissage. J'en suis. Mais je ne crois pas non plus qu'il soit normal qu'à cause du ressac subi par les pro-vitamine C, je reçoive des messages comme celui-ci (de la part d'une militante qui s'était montrée très cassante sur ma page Facebook) :

Je ne crois pas qu'il soit davantage acceptable que l'instigatrice de la fameuse pétition en faveur de la vitamine C reçoive elle aussi un flot de menaces et d'insultes en réaction au texte du Pharmachien. Je ne suis pas plus d'accord avec le fait que, même sous couvert d'«humour», l'on se permette de traiter ces gens de «trous de cul» (j'aimerais juste rappeler au Revoir qu'il y a des cancéreux qui se battent pour leur vie parmi eux, y'know...) :

(Précision, 6 mars 2019, 14h45 : Olivier Bernard tient à souligner que ce n'est pas lui qui a fait l'image du Revoir, même si celle-ci a repiqué sans permission certaines de ses infographies. Il insiste sur le fait qu'il a toujours demandé à tous de rester poli, chose que je peux confirmer pour l'avoir vue moi-même sur son site.)

Bref, j'ai beau trouver ignoble et inexcusable le sort qu'a subi Olivier Bernard, tout cela montre qu'il n'y a manifestement pas que les partisans de la vitamine C qui vivent dans «notre époque». Je comprends la révolte que l'on a pu ressentir en lisant le texte du Pharmachien, l'ayant éprouvée moi aussi. Je comprends aussi que bien du monde ont pu se dire : qui vit par l'épée périt par l'épée, ces gens-là ont insulté et intimidé sans raison (ce qui est vrai), alors pourquoi leur répondrait-on sur un autre ton ? C'est un argument qui se tient, du moins en principe.

Cependant, en bon «gars de Québec» que je suis, tout ceci me fait juste trop penser à un comportement que j'observe régulièrement chez quelques uns de nos plus «célèbres» animateurs de radio, les Jeff Fillion et compagnie. Périodiquement, ces gens-là vont rapporter en onde ou sur leurs réseaux sociaux des exemples d'insultes dont ils sont l'objet, et ils condamnent ensuite pour la forme ces comportements. Avec raison, d'ailleurs.

Maintenant, je dis «pour la forme» parce que s'ils croyaient vraiment à l'importance du respect, ils s'y astreindraient. Or on est loin du compte. En plus d'avoir été condamné quelques fois pour du harcèlement et des insultes en onde visant des personnalités publiques, Jeff Fillion (pour ne nommer que lui, mais il n'est pas le seul) traite routinièrement ceux qui ne sont pas d'accord avec lui de «malades mentaux» et de «dômiens» (signifiant par là qu'ils vivent sous un dôme et que seuls lui et ses fans sont conscients de la réalité), répète à l'envie des formules comme «merdias». «les imbéciles de La Presse», et ainsi de suite.

Bref, quand ils brandissent les insultes dont ils sont la cible, Jeff Fillion et cie n'appellent pas vraiment à la politesse. Ils se servent des injures proférées par certains pour justifier leur propre manque de savoir-vivre. Ils se trouvent à dire : «je reçois des coups d'épée, donc je peux en donner comme bon me semble, c'est ça la game, je ne fais que la jouer comme les autres».

Alors pour en revenir au cas du Pharmachien, je ne dis pas que l'argument du «qui vit par l'épée», si juste soit-il en théorie, nous mène en pratique à devenir tous des Jeff Fillion. Ce n'est pas si dramatique que ça. Mais cela nous mène quand même à... eh bien à quelque chose comme «notre époque», où les injures finissent trop souvent par fuser de tous les côtés. Alors avant de traiter les autres d'«imbéciles» ou d'autres variations sur le thème des coups de glaive virtuels, toute cette histoire devrait nous inciter tous à toujours prendre le temps de respirer par le nez avant de commenter publiquement, OK ?