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Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

À partir de quel seuil atteint-on l’immunité collective?

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SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Au début on entendait qu’il fallait qu’environ 60 % de la population soit vaccinée pour atteindre l’immunité collective. Mais maintenant, avec la stratégie de vaccination par groupe d’âge, apparemment ça change la donne et on parle désormais de 75 % pour chacun des groupes d’âge. Qu’en est-il exactement ?», demande Clément Gagnon.

L’«immunité collective» est le moment à partir duquel il y a suffisamment de gens immunisés à un virus dans une population donnée pour que le virus ne puisse plus se répandre de manière exponentielle. La manière de le calculer est fort simple mais disons qu’il en va de ce chiffre-là comme des autres : il a son utilité, mais il faut aussi bien en comprendre les limites.

Chaque maladie infectieuse se répand à un «rythme» qui lui est propre — certains microbes sont très contagieux, d’autres moins. Les épidémiologistes le mesurent grâce à un indicateur qu’ils appellent poétiquement le R0, ou le «taux de reproduction de base». Il s’agit du nombre de gens qu’un malade va infecter, en moyenne, dans une population où personne n’est immunisé et où aucune mesure n’est prise pour ralentir la propagation. Par exemple, le R0 de la rougeole, une maladie extrêmement contagieuse, est d’environ 15, ce qui signifie que chaque personne contractant la rougeole la refilera à 15 autres personnes en moyenne (encore une fois, si personne n’a d’anticorps et si rien n’est fait). La grippe, par comparaison, est nettement moins transmissible, ayant un R0 d’environ 1,5.

Le fameux «seuil» de l’immunité collective, c’est le pourcentage de gens immunisés qu’il faut atteindre pour que le R passe en-dessous de 1 — ce qui signifie que la maladie perd naturellement du terrain. Pour un virus aussi contagieux que celui de la rougeole, il faut que presque tout le monde soit vacciné pour y arriver. La formule mathématique pour le calculer est : 1 – (1 / R0), donc pour la rougeole, on obtient : 1 – (1/15) = 14 / 15, ou 93 %. Pour la grippe, c’est évidemment bien moindre : 1 – (1 / 1,5) = 33 %.

Et pour la COVID-19 ? «Ça a changé au fil du temps, à cause des variants, explique Dr Alex Carignan, infectiologue et chercheur à l’Université de Sherbrooke. Avant les variants, on travaillait avec un R0 d’environ 2,5, ce qui donnait un seuil d’immunité collective de 60 % [ndlr : 1 – (1 / 2,5) = 0,6, donc 60 %], mais les variants qui circulent maintenant sont nettement plus contagieux, avec un R0 d’environ 4. Alors c’est pour ça qu’on parle maintenant plus de 75 % [ndlr : 1 – (1 / 4) = 0,75].»

Cependant, avertit Dr Carignan, cela reste un indicateur «qui est quand même très théorique et très simpliste. Ça donne une idée générale et ça aide à établir des objectifs, mais c’est sûr qu’il y a beaucoup de choses dont ça ne tient pas compte».

Par exemple, ce seuil ne considère essentiellement que le R0, soit la transmission de la COVID-19, sans égard à la gravité. Or les vaccins ne semblent pas aussi efficaces empêcher la contagion que pour prévenir la maladie et les complications. Certains travaux suggèrent dans l’ensemble autour 90 % d’efficacité pour stopper la maladie mais peut-être seulement 55-80 % pour la transmission, d’après le site de la Santé publique américaine (CDC). Si on ne regarde que la transmission, on sera porté à conclure qu’il faut accroître encore le nombre de gens vaccinés. Sauf que si la maladie ne provoque presque plus d’hospitalisations et de décès, il peut ne plus être aussi souhaitable qu’avant d’abaisser le R0 en-dessous de 1, puisque les conséquences sont désormais moindres — mais le «seuil» à lui seul n’en dit rien.

En outre, ce chiffre-là présume que les contacts sociaux sont les mêmes pour tout le monde, ce qui n’est évidemment pas le cas. Les jeunes adultes, par exemple, ont beaucoup plus de contacts sociaux que les personnes âgées. D’une culture à l’autre, les générations n’ont pas le même degré d’interactions entre elles. La trame économique d’un pays peut avoir une incidence sur la quantité et le type de contacts que les gens ont sur leur lieu de travail — on sait par exemple que le travail en usine a été lié à plusieurs éclosions de COVID-19 partout dans le monde, mais certaines économies sont plus industrielles que d’autres. Et ainsi de suite.

En 2017, un trio de chercheurs de Singapour et du Royaume-Uni ont publié dans la revue savante PLoS – Computational Biology un modèle tenant compte de plusieurs de ces facteurs, afin d’avoir une idée de ce à quoi pourraient ressembler les «réseaux de contagion» dans 152 pays. Et en 2020, d’autres chercheurs l’ont appliqué à la COVID-19, ce qui leur a donnée des R0 qui variaient énormément d’un pays à l’autre. À certains endroits, le taux de reproduction de base se situait naturellement autour de 1 alors qu’ailleurs, il pouvait dépasser 4.

Ce qui montre, comme le dit Dr Carignan, que même s’il a son utilité, ce «seuil d’immunité collective» reste un outil pas mal grossier.

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