Émilie Ricard

Une infirmière «exténuée» interpelle Barrette sur Facebook

Une infirmière « exténuée » par son travail interpelle le ministre Gaétan Barrette, quelques jours après sa visite à Sherbrooke, où il a vanté les réussites du système de santé.

Lundi matin, Émilie Ricard a publié un long témoignage devenu viral sur sa page Facebook, quelques minutes après avoir terminé son quart de travail en CHSLD durant lequel elle était la seule infirmière pour avoir soin de plus de 70 patients.

« La réforme du système de la santé est un succès », écrit-elle à l’intention du ministre Gaétan Barrette en le tutoyant.

« Je ne sais pas où tu puises tes informations, mais c’est sûrement pas dans la réalité des soins infirmiers. Encore un matin que je finis mon quart de travail, vidée, exténuée. Je me suis démenée comme une folle, car je suis la seule infirmière pour couvrir 70-76 patients (avec une infirmière auxiliaire et deux préposées aux bénéficiaires) », déclare-t-elle, en publiant aussi la photo de son visage en pleurs.

La réforme du système de santé est « un succès partout au Québec » et « particulièrement au CIUSSS de l’Estrie-CHUS, avait affirmé à La Tribune M. Barrette lors d’une table éditoriale tenue vendredi. Le CIUSSS de l’Estrie est l’un des mieux gérés au Québec et où on voit le plus les succès, a-t-il soutenu.

Mme Ricard, une infirmière de l’équipe volante du CSSS-IUGS de Sherbrooke, ajoute qu’il s’agissait de la « troisième nuit en une semaine » où elle a eu affaire à des cas lourds au point où des patients sont décédés.


Je ne pense pas être la seule qui est démolie par la réalité des soins infirmiers. On n’a même pu le temps de soigner. Les employés tombent comme des mouches. Le mal est physique et mental.
Émilie Richard, infirmière

« Quand je dis (des cas) compliqué(s) c’est qu’ils ont fini par décéder dans la semaine et que suis toute SEULE pour gérer. Ça fait partie de mon travail d’intervenir et gérer des situations comme ça, mais habituellement il y a un travail d’équipe qui se fait. Je dois tout gérer toute seule, en plus de mes autres patients, parce que mon quart ne se met pas sur pause, car je suis prise avec un seul patient, l’horloge continue de tourner et les autres patients ont des besoins également. J’ai tellement de stress que je suis courbaturée partout dans mon dos, assez pour m’empêcher de dormir, je n’ai pas envie d’aller travailler, car j’appréhende le fardeau qui m’attend. »

Même si le manque de personnel en CHSLD et dans le reste du réseau de la santé est un phénomène connu, il est rare de voir des infirmières se plaindre de la sorte publiquement.

Quand elle entre chez elle, Émilie Ricard dit pleurer de fatigue. Elle dit ne pas avoir le temps de faire tout le travail à accomplir, comme aider sa collègue préposée aux bénéficiaires, donc des patients en souffrent.

« Je dois dire au quart de jour que les patients n’ont pas pu être tous changés. Le quart de jour qui commence déjà la journée avec une ou deux préposées en moins, et un surplus de travail. Je pars de mon quart la tête pleine, car j’ai laissé le patient dans un état instable, puisque je n’ai pas pu faire toutes mes tâches », déplore la jeune femme.

« Trois matins, j’ai dû rester, car il n’y avait pas d’infirmières de jour. J’ai appelé la coordination une nuit pour savoir si c’était possible d’avoir un surplus en raison de la lourdeur de la situation et je me suis fait répondre en riant : ‘‘t’es drôle toi, on est rendu en heures supplémentaires obligatoire pour environ quatre étages pis tu me demandes un surplus’’. Wow, belle réponse, mais en même temps la personne au bout du fil aussi est fatiguée de devoir chercher des remplaçants et obliger des personnes à rester en heures supplémentaires. »

Le message de l’infirmière a été partagé plus de 35 000 fois et largement commenté.

« Je ne pense pas être la seule qui est démolie par la réalité des soins infirmiers, note-t-elle. On n’a même pu le temps de soigner. Les employés tombent comme des mouches. Le mal est physique et mental. »

« Mais hey, la réforme est un succès! »

Sophie Séguin, présidente du Syndicat des professionnelles en soins des  Cantons-de-l’Est

« Nous sommes dans le pire de la fusion », estime le syndicat

« Nous sommes dans le pire de la fusion. Ça n’a jamais été si mal dans le réseau de la santé! »

La présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est, affilié à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ-SPSCE), Sophie Séguin, n’a pas été surprise d’apprendre qu’une de ses membres, Émilie Ricard, ait fait part publiquement de son exaspération concernant la lourdeur de son travail en CHSLD.

Ce n’est pas la première fois qu’elle était mise au courant de signes de désespoir de ce genre au cours des dernières années, depuis qu’une réforme a touché l’ensemble du réseau de la santé.

Imaginez sa réaction quand elle entend en plus le ministre Gaétan Barrette venir dire à Sherbrooke, vendredi dernier, que tout va bien dans le réseau de la santé et des services sociaux en Estrie.

« Mme Ricard ne pensait pas que ça prendrait cette ampleur », assure Sophie Séguin lors d’un entretien accordé à La Tribune. « Elle ne visait pas les institutions locales, mais plus la réforme du ministre. »

« Nous l’avons rencontrée. Elle est bouleversée par tout ce qui est arrivé à la suite de son commentaire. Elle est dépassée par les événements, partagée entre la joie de voir que son histoire fait réagir et sa fragilité devant les événements. »

La Tribune a tenté d’entrer en communication avec Mme Ricard, mais nos demandes n’ont pas obtenu de réponse.

Barrette mis au défi

Émilie Ricard travaille depuis cinq ans dans le réseau de la santé. La jeune femme est infirmière depuis trois ans, ajoute Mme Séguin. Elle est à même de constater l’ampleur du problème vécu dans les services de santé. « La charge émotive est énorme », dit la présidente syndicale.

« On a affaire à des cas instables. Il n’y a pas eu ou presque pas eu d’embauches. On constate un haut taux d’absentéisme. Les gens sont épuisés. Ça a des effets sur la vie personnelle des membres du personnel, sur leur vie familiale. Et c’est sans compter la qualité des soins aux patients. »

Concernant les déclarations du ministre sur les performances du réseau de la santé en Estrie, Sophie Séguin l’invite à accompagner de ses membres sur les étages des établissements de santé de la région. « Je le mets au défi de faire un quart de travail avec eux », lance-t-elle.

« M. Barrette pourrait constater pourquoi les infirmières sont si épuisées et si stressées… »

Du côté de la direction du CIUSSS Estrie-CHUS, on se dit sensible aux réactions des membres du personnel, comme celles diffusées par Émilie Ricard. « Nous prenons ce genre de réaction au sérieux. Nous aimerions comprendre davantage son message », explique Sylvie Quenneville, directrice adjointe au programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées au CIUSSS de l’Estrie-CHUS.

« Nous invitons les membres de notre personnel à s’adresser à leur supérieur immédiat. C’est la meilleure manière de faire passer leur message pour qu’il se rende à la direction. Je ne dis pas que tous les messages vont se rendre, mais il faut travailler tous ensemble pour améliorer la situation.

Mme Quenneville est d’avis que le réseau de la santé va bien, comme le disait le ministre Barrette, même s’il est possible de faire mieux. « On a certainement des choses à améliorer », déclare-t-elle.