Sabrina Cyr, infirmière à l’urgence de l’Hôpital de Hull, est à l’origine du «livre noir» des urgences.

Un «livre noir» des urgences

Une quarantaine de témoignages dénonçant des conditions de travail « minables » et « la descente aux enfers qu’a pris la qualité des soins de notre système de santé » ont été recueillis auprès du personnel des urgences des hôpitaux de Hull et de Gatineau afin d’alerter les gestionnaires du réseau régional.

Intitulé Le livre noir des urgences de l’Outaouais, le document d’une cinquantaine de pages a été remis la semaine dernière aux dirigeants du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO).

Les témoignages anonymes qui y sont colligés évoquent autant les difficultés psychologiques vécues par le personnel des urgences en raison d’une surcharge de travail que leurs craintes de ne pas fournir des soins de qualité aux patients.

« Nous avons le sentiment d’avoir été trahis et abandonnés par le système de santé, lit-on dans l’introduction du document. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous dénonçons haut et fort les conditions de travail misérables dans lesquelles on nous impose de travailler. Conditions misérables qui compromettent la sécurité et la santé [...] des patients de l’Outaouais, mais également des membres du personnel soignant. »

Les membres des équipes soignantes ayant participé à la rédaction de ce livre noir dénoncent aussi la mise en place d’un « mode de gestion par le risque ». « On met donc le moins de personnel possible et l’on doit gérer comme on peut lorsqu’un grand nombre de patients nécessitant des soins critiques se présentent à l’urgence », est-il écrit.

Infirmière à l’urgence de l’Hôpital de Gatineau depuis deux ans, Sabrina Cyr est celle qui a lancé l’idée de produire le recueil. « On voulait montrer pourquoi on se battait, dit-elle. [...] Les gens sont tannés et sont frustrés de ne pas se faire entendre, et ils sont inquiets pour leurs patients aussi. »

Bien que plusieurs personnes ayant contribué à ce « livre noir » aient voulu garder l’anonymat par crainte de représailles, Mme Cyr affirme que les employés tenaient à faire connaître leur point de vue.

Les employés ayant fourni un témoignage réclament donc la mise en place de diverses mesures, notamment « des ratios infirmière-patients sécuritaires » et « l’abolition du mode de gestion par le risque ».

La présidente du Syndicat des professionnelles en soins de l’Outaouais, Lyne Plante, a précisé que ce livre noir, qu’elle voit comme « un cri de détresse », ne découle pas d’une initiative syndicale. Mme Plante, qui souligne que des problématiques similaires sont observées partout dans le réseau, estime que les administrateurs vont « peut-être être plus sensibilisés » à la réalité des employés grâce au document rédigé par le personnel des urgences des hôpitaux de Hull et de Gatineau.

La direction du CISSSO se dit pour sa part « sensible aux témoignages du personnel des urgences ». « Nous leur avons accordé une attention particulière dès que nous les avons reçus, a-t-on indiqué dans une réponse écrite. Ces témoignages s’inscrivent dans la même lignée de ce qui nous a conduits à mettre en place des mesures exceptionnelles, la semaine dernière. Aussi, nous travaillons en collaboration avec l’ensemble des syndicats pour identifier d’autres solutions qui seront mises en place rapidement afin de résoudre les problématiques soulevées par l’ensemble de notre personnel. »

Malgré cela, le syndicat peine à espérer une résolution rapide de la situation. « On voit peut-être une faible lueur, mais on ne voit pas encore la lumière au bout du tunnel », a mentionné Lyne Plante.

Extraits du «livre noir» des urgences

« À répétition, j’ai remis en doute mes compétences par manque de ressources. À répétition, je me suis dit que je ne voudrais jamais être soignée de la sorte. »

« Je me désole de constater la descente aux enfers qu’a pris la qualité des soins de notre système de santé. [...] Pour la première fois de ma vie, j’ai honte de ma profession, de mes conditions de travail qui m’obligent non plus à couper les coins ronds, mais à négliger les soins que je procure. J’ai de la difficulté à regarder dans le blanc des yeux mes patients et leur famille et de leur dire que tout va bien aller, peu convaincue moi-même que tout ira bien. Le cœur me serre quand je vois des patients autrefois autonomes avec des culottes d’incontinence la nuit faute de personnel pour les accompagner aux toilettes. [...] La tristesse, la rage, la honte, le sentiment d’injustice et d’abandon par mon employeur sont des sentiments que je vis au quotidien et qui me rongent petit à petit. »

« Si les soins sont bâclés, si les infirmières de nuit sont épuisées, c’est le résultat de vos suppressions de poste basées sur des statistiques que vous faites parler selon vos propres besoins aux dépens des patients et de vos infirmières. »

« Je prends quelques minutes ce matin, avant de retourner travailler dans ce bordel, j’ai déjà les larmes aux yeux simplement à penser au fait que je vais donner des soins que je n’aimerais pas qu’un membre de ma famille reçoive ! Je sais que mon quart de travail commence à 16 h, mais à quelle heure vais-je sortir ? [...] Je travaille avec des collègues qui sont aussi épuisées que moi, il n’y a pas une journée qu’une collègue termine son chiffre sans pleurer ! »

« Après 13 années de métier, je dois maintenant prendre des antidépresseurs, car je suis à bout du rouleau. [...] L’autre jour, j’ai dû installer une sonde urinaire à une dame dans le corridor sans aucun rideau et deux préposées aux bénéficiaires qui tenaient une couverture afin de cacher la dame. Sommes-nous dans un pays civilisé ou au tiers monde ? La confidentialité et le respect, on en fait quoi ? »

« Je suis tannée, brûlée, déprimée. Je suis une fille enjouée, positive qui aime la vie. Ma famille me reconnaît plus... Je n’ai plus hâte d’aller travailler. Le cadran m’angoisse le matin... Je ne sais jamais à quelle heure je vais finir... »

« Le bateau coule et les capitaines ne semblent pas vouloir aider leur équipage. Aucune bouée ne nous est lancée. Nous tentons de garder la tête hors de l’eau, mais le système nous tire vers le bas. »

« Je suis une infirmière qui fait de l’urgence depuis 18 ans et je n’ai jamais vu des conditions aussi dangereuses. »

« Est-ce normal de donner 110 % de nos capacités à nos patients, mais qu’en fait cela représente à peine 25 % des soins qu’ils devraient recevoir ? »