L’infirmière Lucie Da Costa intervient auprès d’une résidente du Foyer du Bonheur avec une poupée. On se sert également de chien et de chat robotisés.

Troquer une pilule pour une poupée

L’infirmière Lucie Da Costa s’approche d’une dame de 83 ans, assise dans son fauteuil roulant dans un corridor du Foyer du Bonheur. Elle lui tend une poupée, bien emmaillotée dans une petite couverture. « Pouvez-vous bercer mon bébé s’il vous plaît ? » L’octogénaire accepte sans broncher, fière d’avoir une responsabilité. Et c’est en berçant cette poupée qu’elle a pu graduellement arrêter de prendre son antipsychotique.

Antoinette (nom fictif) souffre de démence. Cela se transpose en une certaine agressivité auprès d’autres résidents de son centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) du secteur Hull. D’où l’antipsychotique qui lui était prescrit pour calmer ses ardeurs.

En prenant part à un projet pilote baptisé OPUS-AP, l’équipe du Foyer du Bonheur tente de trouver des moyens non pharmacologiques pour diminuer ou carrément arrêter la prise d’antipsychotiques. À l’heure actuelle, le tiers des résidents de l’établissement en prennent.

Le chat-robot du Foyer du Bonheur.

Il n’est donc pas rare de voir le personnel de l’étage se promener avec un chat ou un chien robotisé. Ou avec une poupée, comme celle utilisée pour Antoinette. « J’avais déjà mentionné au personnel qu’elle aimait beaucoup les bébés », se rappelle sa fille, Gabrielle (nom fictif), qui est aujourd’hui bien heureuse du résultat.

Le sevrage de l’antipsychotique s’est fait progressivement pour Antoinette, afin d’en mesurer les effets. « Si on arrête un médicament trop vite et qu’il y a des effets secondaires, on va peut-être penser à tort que le médicament était nécessaire », expose le Dr Nicolas Gillot, qui prend part activement au projet-pilote.

Un vendredi après-midi d’avril, le Dr Gillot est réuni avec l’équipe s’occupant d’Antoinette pour faire le point sur son évolution depuis la diminution de sa dose d’antipsychotique. Infirmières, préposés, pharmacienne et médecin, tout le monde s’entasse dans un bureau à peine assez grand pour tous les accueillir. Au bout du fil, sur haut-parleur, Gabrielle participe à la discussion.


« Depuis deux semaines, je trouve que quand on lui donne le bébé, elle arrête souvent de crier. »
l’infirmier Alain Berthiaume

Pendant ce « caucus », on apprend que l’intégration du « bébé » a eu lieu quelques semaines plus tôt. Au début du processus de sevrage, Antoinette tenait certains propos « agressants » envers d’autres résidents.

« Depuis deux semaines, je trouve que quand on lui donne le bébé, elle arrête souvent de crier après les autres résidents, raconte l’infirmier Alain Berthiaume. Habituellement, elle pouvait être une heure à crier après quelqu’un, au vivoir. Ça pouvait être "tasse-toi", "va-t’en", "j’t’aime pas". »

Les troubles de comportement sont en effet présents chez environ 80 % des patients présentant un « trouble neurocognitif », comme c’est le cas pour Antoinette, note le Dr Gillot. Mais « le seul intérêt » que l’antipsychotique peut avoir chez elle, « c’est d’éviter l’agressivité physique pour ne pas qu’elle aille frapper un autre résident », poursuit-il.

Or, l’approche de la poupée aura permis, chez l’octogénaire, d’atténuer ces troubles comportementaux. L’infirmière Lucie Da Costa intervient en cours de caucus pour préciser que la dame réagit mieux lorsqu’elle pense que la poupée est l’enfant d’autrui.

« Si on lui donne le bébé tout seul, des fois elle ne le veut pas, explique l’infirmière. Mais si je lui demande si ça la dérangerait de bercer MON bébé, c’est une tout autre chose et elle va le faire. »

La dernière demi-dose d’antipsychotique a donc été arrêtée pour Antoinette.

« Quand ma mère a été admise au foyer, on m’avait dit qu’ils ne prônaient pas une grande médication, se rappelle Gabrielle. Évidemment, il y a des besoins, mais ils ne veulent pas trop en donner, et j’étais contente d’entendre ça. »

L’équipe soignante continuera de surveiller les effets que ce sevrage complet aura chez Antoinette. Et au moindre signe d’agressivité, une poupée pourra lui être déposée dans les bras pour qu’elle berce ce « bébé » qui, jusqu’à présent, remplace une pilule de main de maître.