Suzanne Martel veut comprendre pourquoi tant de femmes en Outaouais doivent attendre jusqu’à huit mois pour savoir qu’elles ont le cancer.

Six mois de délai pour détecter un cancer

L’analyse de routine d’un spécimen prélevé lors d’une chirurgie de réduction mammaire subie par la Gatinoise Suzanne Martel aurait dû, selon les normes, être réalisée en 15 jours ouvrables. Mais ce sont plutôt six mois qui se sont écoulés avant que le résultat ne parvienne à son médecin. Un cancer avait été détecté.

La chirurgienne qui a procédé à la réduction mammaire de Mme Martel n’avait aucune raison de croire qu’elle pouvait être atteinte d’un cancer. Le spécimen prélevé a donc été envoyé au laboratoire du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO) avec une cote de priorité de routine.

Sans symptôme de quoi que ce soit, la sexagénaire est de nouveau passée sous le bistouri le 5 juillet dernier, cette fois pour un drapage des cuisses à la suite d’une perte de poids. Une petite complication la ramène dans le bureau de la chirurgienne la semaine suivante.

« Je voyais qu’elle n’était pas trop intéressée par ma plaie, raconte Mme Martel. C’est là qu’elle m’a dit qu’elle avait quelque chose de pas plaisant du tout à me dire, qu’elle avait obtenu mes résultats la veille et que j’avais un cancer du sein. » Un cancer appelé carcinome lobulaire infiltrant, qui s’avère « sournois » et qui peut « faire des ravages en six mois », s’est-elle fait dire.

Suzanne Martel a du même coup appris que le délai de six mois observé dans son cas n’était pas inhabituel en Outaouais. Malgré le choc lié à l’annonce du cancer, elle a décidé d’agir. Elle a écrit à sa députée, Maryse Gaudreault, et au ministre de la Santé, Gaétan Barrette, dans le but d’obtenir « une réponse intelligente ».

« Le but de mon intervention, ce n’est pas juste pour ma petite personne », précise Mme Martel, en soulignant avoir appris auprès de médecins que son cas n’était pas unique dans la région, que d’autres femmes ont eu le malheur d’apprendre, « six à huit mois » après l’envoi d’un spécimen en pathologie, qu’elles sont atteintes d’un cancer du sein.

Fin juillet, Mme Martel a reçu une réponse de la coordonnatrice régionale de la biologie médicale et chef des services diagnostiques du CISSSO, Caroline Beaudet. C’est dans cette missive qu’elle a appris que « le délai souhaitable » pour les spécimens détenant une cote de priorité de routine comme le sien est de 15 jours ouvrables.

« Depuis l’an dernier, le laboratoire de pathologie éprouve des difficultés à répondre dans les délais prescrits pour ces dossiers à priori non urgents, mais parmi lesquels surviennent malheureusement à l’occasion des conclusions diagnostiques qui déjouent les probabilités statistiques sur lesquelles s’appuient les données empiriques », écrit Mme Beaudet dans sa réponse.

L’employée du CISSSO poursuit en indiquant qu’un « plan d’action » a d’abord été élaboré pour les cas urgents, tandis qu’une prochaine phase visera les cas de routine.

La porte-parole du CISSSO, Geneviève Côté, a fait savoir au Droit que les éléments soulevés par Mme Martel ont joué un rôle déterminant dans la récente décision d’émettre « une nouvelle directive afin d’éviter qu’un cas similaire ne se reproduise ».

« Désormais, tous les spécimens provenant d’un sein sont analysés avec la cote “prioritaire” dans nos laboratoires », a fait savoir Mme Côté.

Suzanne Martel se réjouit de cette décision, mais estime tout de même qu’il n’est « pas normal d’avoir à passer par un député pour avoir des résultats ». Elle se demande aussi « qui est imputable pour toutes les femmes de la région qui ont reçu un diagnostic de cancer du sein plus de six mois après une réduction mammaire ».

Dans son cas, un récent examen d’imagerie par résonance magnétique n’a pas permis de déceler la présence du cancer, qui a donc peut-être été retiré lors de la chirurgie de réduction mammaire. Elle doit cependant attendre une biopsie pour en avoir le cœur net et savoir si elle devra ou non se soumettre à des traitements.

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LE CISSSO A « SOUS ÉVALUÉ » LES BESOINS

Le volume de spécimens à analyser en pathologie a été «sous-évalué» par le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO), reconnaît l’organisation, qui peine encore à répondre aux normes pour les cas de routine.

La porte-parole du CISSSO, Geneviève Côté, a indiqué au Droit que le laboratoire a «accusé du retard dans l’analyse de spécimens classés non urgents entre décembre 2016 et juillet 2018».

Avant cette période, le CISSSO envoyait des spécimens dans un laboratoire privé en raison de travaux de rénovation. L’organisation croyait qu’une fois ces travaux terminés, elle serait prête à recevoir tous les spécimens de la région.

«Mais il y a eu une hausse du nombre de spécimens qu’on avait sous-évaluée, reconnaît Mme Côté. En même temps, on a aussi eu des technologistes qui sont partis en congé de maladie, ce qui a mis de la pression sur le personnel restant.»


« « Une nouvelle répartition du travail est [...] mise en place afin de réduire les délais » »
La porte-parole du CISSSO, Geneviève Côté

Trois nouveaux technologistes ont été embauchés en juin dernier. À l’heure actuelle, le CISSSO dit être en mesure d’analyser les cas très urgents la journée même, et les cas prioritaires dans un délai allant jusqu’à 25 jours ouvrables.

En ce qui concerne les cas de routine, pour lesquels la norme prescrite est de 15 jours, le délai actuel d’analyse des spécimens peut atteindre jusqu’à 125 jours ouvrables, soit environ six mois.

L’organisation note qu’un septième pathologiste s’est ajouté à son équipe «afin de réduire l’attente pour les analyses sur lame», et espère en recruter un huitième en 2019.

«Une nouvelle répartition du travail est également mise en place afin de réduire les délais d’attente», précise Mme Côté. Un suivi hebdomadaire de la situation est aussi maintenant réalisé en pathologie, afin d’apporter «les correctifs nécessaires rapidement».