Le revenu des spécialistes augmentera en moyenne de 3% par année jusqu’en 2023.

Médecins spécialistes: entente sans portrait clair du rattrapage salarial

En signant la plus longue entente de l’histoire avec les médecins spécialistes, le gouvernement croit avoir réussi à contenir les dépenses liées à leur salaire. D’ici 2023, il prévoit faire des économies de 3 milliards $.

Le gouvernement du Québec vient de signer une entente de 8 ans avec les médecins spécialistes, sans savoir si l’objectif de la dernière décennie, soit le rattrapage salarial avec la moyenne canadienne, est complété ou même dépassé. Les négociations actuelles dans les autres provinces l’empêchent d’avoir un portrait clair.

En conférence de presse vendredi pour faire connaître les détails de l’entente conclue le 8 février - dont plusieurs ont filtré dans les médias cette semaine -, le président du Conseil du Trésor Pierre Arcand s’est montré ferme. Même si une étude de l’Institut canadien d’information en santé (ICIS) fera la lumière sur le rattrapage salarial d’ici quelques années, le contrat est scellé. Le le gouvernement n’a pas l’intention «de revenir sur cette entente-là», que ce soit pour allonger encore des dollars aux médecins ou leur demander des remboursements.

Le premier ministre Philippe Couillard a également soutenu qu’il y avait «assez d’argent sur la table» pour les médecins jusqu’en 2023, année où l’entente prendra fin. 

À l’heure actuelle, les spécialistes de l’Ontario demandent des augmentations de 39 % et ils sont en arbitrage avec le gouvernement. L’issue de cette négociation n’aura pas d’impact au Québec, assure M. Arcand. 

L’objectif du gouvernement était de mettre un frein la hausse des dépenses liées aux salaires des spécialistes. Il prévoit faire des économies de 3 milliards $ en 8 ans, surtout grâce à l’abandon par les médecins d’une clause remorque avec le secteur public. 

Les spécialistes toucheront tout de même des augmentations de salaires de 11,2 % durant la même période, et un montant non récurrent de 1,5 milliards $ leur sera remboursé d’ici 2027. «Toutes les sommes sont le fruit d’ententes intérieures», indique M. Arcand. 

Sans cette entente, «la courbe de dépenses aurait été tout à fait incontrôlable» au cours des prochaines années, juge-t-il. La rémunération des médecins aurait fini par gruger jusqu’à 25 % des dépenses en santé, alors que le gouvernement a aujourd’hui l’assurance qu’elle ne dépassera pas 20 %.

Selon lui, il aurait toutefois été «irresponsable» de déchirer les ententes du passé, comme l’ont réclamé cette semaine les partis d’opposition. 

La grogne se poursuit

Ces chiffres n’ont pas calmé la grogne de l’opposition. La Coalition avenir Québec (CAQ) a qualifié le dévoilement d’exercice de relations publiques. «Les contribuables vont payer les médecins spécialistes plus que nécessaire, puis on veut faire croire à tout le monde que c’est une bonne affaire», s’est indigné le député François Paradis. 

La CAQ rappelle que selon les données actuelles de l’ICIS, le rattrapage avec l’Ontario est terminé depuis 2015. Même que les spécialistes québécois gagnent aujourd’hui davantage que leurs confrères, même si le coût de la vie est plus bas au Québec. Une fois cet écart prouvé par une étude indépendante, un gouvernement de la CAQ rouvrirait l’entente et la renégocierait. 

Diane Lamarre, députée du Parti québécois, estime que le gouvernement est en «gestion de crise», une crise qu’il a lui-même créée en favorisant «outrageusement les médecins aux dépens des autres professionnels de la santé». Au pouvoir, le Parti québécois propose de «geler la rémunération des médecins et de rouvrir cette entente indécente». 

Amir Khadir, de Québec solidaire, croit que cette entente ne sort pas le Québec du «gouffre financier» dans lequel il s’est engagé avec les spécialistes. Selon lui, le gouvernement libéral ne s’est «jamais gêné» pour briser des ententes avec d’autres groupes de travailleurs, si bien qu’il aurait pu dépenser quelques millions de dollars pour «déchirer tout ça», dans l’intérêt des citoyens.

Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes (FMSQ) n’a pas souhaité accorder d’entrevue après le dévoilement de l’entente. Dans une lettre envoyée à ses membres la veille, elle avait dit ne pas vouloir participer au «dérapage médiatique ni au racolage des partis de l’opposition». 

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En chiffres

  • 403 000 $: alaire moyen des médecins spécialistes en 2016
  • 2015 à 2023: durée totale de l’entente
  • 3 %: augmentation annuelle de leurs revenus

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Voler au secours des hôpitaux sans médecin

Les spécialistes toucheront les sommes qui leur ont été promises par le passé. Mais en échange, ils devront s’assurer d’être davantage présents sur tout le territoire québécois, 365 jours par année.

Le haut fonctionnaire Juan Roberto Iglesias a expliqué vendredi qu’une équipe d’intervention nationale, qu’il a appelée «swat team», sera créée d’abord chez les anesthésiologistes afin de «voler au secours» d’un hôpital ou d’un établissement de santé qui n’aurait plus aucun médecin sur qui compter. 

Ces derniers mois, de longs épisodes de découverture médicale ont eu lieu dans plusieurs régions, notamment à La Pocatière. L’entente prévoit que cette équipe d’intervention devra être mise sur pied d’ici le 1er juin, afin d’être prête à se déployer dès l’été prochain. 

M. Iglesias explique qu’avant, le médecin était obligé de faire sa garde dans son établissement seulement. L’entente crée maintenant une responsabilité nationale de couverture médicale. 

Les négociations entre le gouvernement et les Fédération des médecins spécialistes (FMSQ) se poursuivront afin de créer d’autres équipes semblables dans les spécialités de base, que sont également la chirurgie, la pédiatrie, la gynécologie-obstétrique, la radiologie et la médecine interne. 

Si les médecins ne respectent pas cette entente, ils pourraient payer des pénalités individuelles de 3000 $ par jour. La FMSQ devra également établir un système de parrainage entre les hôpitaux. Sinon, elle s’expose à des pénalités allant jusqu’à 200 000 $. 

L’entente prévoit également un accès accru aux examens d’imagerie par résonance magnétique (IRM), afin que les appareils du système public soient utilisés 16 heures par jour. Cette augmentation du nombre d’actes médicaux sera payée à même l’enveloppe budgétaire globale de la FMSQ.

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Le salaire des spécialistes en quelques dates

  • 2003: le ministre de la Santé François Legault reconnaît qu’il faut corriger les écarts de rémunération entre les médecins du Québec et ceux des autres provinces
  • 2007: le ministre de la Santé Philippe Couillard signe avec le président de la Fédération des médecins spécialistes Gaétan Barrette une hausse des salaires de 25% sur 9 ans
  • 2012: le gouvernement du Parti québécois ne respecte pas le calendrier des versements du rattrapage salarial
  • 2014: le ministre de la Santé Gaétan Barrette renégocie l’entente et obtient l’étalement du paiement des sommes dues sur 7 ans
  • 2018: le président du Conseil du Trésor Pierre Arcand prolonge l’étalement des sommes dues jusqu’en 2023 et obtient de nouveaux services des médecins