En Outaouais, de 55 à 65% des visites à l’urgence sont faites par des patients dont l’état de santé est jugé non prioritaire.

L’urgence par «habitude»

Les différents acteurs du réseau de la santé ne cessent de le répéter, les patients doivent aller chercher le bon soin au bon endroit. Encore faut-il que les patients fassent leur bout de chemin, par exemple en apprenant le nom de leur médecin de famille lorsqu’ils en ont un.

En Outaouais comme ailleurs au Québec, de 55 à 65 % des visites à l’urgence sont faites par des patients dont l’état de santé est jugé non prioritaire – avec les fameuses cotes P4 ou P5. Quand l’aire des civières déborde, ces patients ambulatoires sont bien souvent contraints de passer de longues heures dans la salle d’attente.

Le directeur des services professionnels adjoint au Centre de santé et de services sociaux de l’Outaouais, le Dr Nicolas Gillot, ne cache pas qu’il y a encore de la « pédagogie » à faire auprès de la population, pour que les urgences ne soient plus considérées comme la seule voie d’accès à un médecin.

« L’urgence, c’est l’accès à un plateau technique pour des soins critiques, pour des détresses vitales, des infarctus, des accidents de la route ou des choses comme ça, insiste le Dr Gillot. [...] Les patients ambulatoires risquent aussi d’être contaminés dans la salle d’attente, ou de contaminer d’autres personnes fragiles. »

Selon le Dr Gillot, plusieurs patients se tournent encore vers l’urgence par « habitude ». Or, la majorité des médecins de famille ont pris le virage de l’accès adapté. Ce concept fait en sorte que les rendez-vous ne peuvent plus être pris des mois à l’avance, et que certaines plages sont ouvertes quotidiennement pour accepter les patients ayant un problème de santé ponctuel.

À lire aussi: la chronique de Patrick Duquette, «Docteur, où êtes-vous?»

Même si les groupes de médecine familiale (GMF) et les médecins qui y pratiquent tentent de faire passer le message, plusieurs patients ignorent encore, par exemple, qu’ils peuvent y consulter un autre médecin que le leur en formule sans rendez-vous. Même chose pour les plages de consultation les fins de semaine et les jours fériés.

Dans certains cas, les patients qui se présentent à l’urgence ignorent carrément le nom de leur médecin de famille, ce qui peut offrir moins d’options pour les réorienter.

« Les gens peuvent dire que c’est le docteur d’origine asiatique, donne en exemple le Dr Gillot. Il y en a une couple dans la région. Donc ce n’est pas très aidant. »

Le mode de prise de rendez-vous peut aussi représenter un défi pour certains patients. Lancée au printemps 2017, la plateforme Rendez-vous santé Québec (RVSQ) avait été présentée comme un service « convivial, harmonisé et gratuit » devant offrir « un accès plus rapide aux soins et aux services du réseau ».

Près de deux ans après son lancement, le RVSQ compte seulement une cinquantaine de cliniques participantes, alors que la province compte plus de 300 GMF. En Outaouais, quatre GMF y ont adhéré.

La participation des cliniques au RVSQ n’est pas obligatoire. Mais le Dr Gillot affirme que les GMF de la région qui n’y sont pas encore inscrits semblent vouloir faire le saut.

Un tel virage permettrait des gains tant pour les patients que pour les médecins, plaide-t-il, puisque le RVSQ vérifie – dans l’ordre – les disponibilités avec le médecin de famille, puis avec les médecins du GMF offrant du sans rendez-vous, et finalement avec les supercliniques.

La démarche est donc simplifiée pour les patients, tandis que l’ordre de recherche favorise le maintien d’un taux d’assiduité satisfaisant pour les médecins. Malgré les efforts qui restent à être faits, les GMF de l’Outaouais obtiennent actuellement un bon taux d’assiduité ; il se situait à 89,5 % en décembre dernier.

+

Une «méconnaissance» des options

De nombreux patients se tournent vers la superclinique Médigo ou encore vers l’urgence alors qu’ils sont pourtant inscrits auprès d’un médecin de famille, une situation qui révèle une trop grande « méconnaissance », au sein de la population, des options offertes pour obtenir une consultation médicale.

La directrice médicale chez Médigo, la Dre Anne Gervais, a été surprise de voir à quel point un grand nombre de patients ayant recours aux consultations sans rendez-vous accessibles à toute la population ont déjà un médecin de famille.

Au départ, le volet superclinique de Médigo devait permettre de voir « les patients qui n’ont pas de médecin de famille, ou ceux qui n’était pas capable de le voir », précise la Dre Gervais.

« Mais à un moment donné, on s’est rendu compte que plus de 50 % de nos patients ont déjà un médecin de famille », poursuit-elle.

Des discussions se sont alors entamées avec les différents groupes de médecine familiale (GMF) de la région. Dans chaque GMF, on indiquait vouloir que les patients tentent en premier lieu de consulter là où ils ont leur médecin, au lieu de se tourner vers la superclinique. Il arrive même que certaines plages de consultation sans rendez-vous dans les GMF ne trouvent pas preneur, entre autres les fins de semaine et les jours fériés.

« On s’est mis à poser la question aux patients, à faire des sondages pour demander aux gens qui est leur médecin de famille et pourquoi ils n’étaient pas allés le voir, indique la Dre Gervais. Les gens répondaient qu’il n’était pas là ou qu’il était en vacances, et là on leur expliquait que dans un GMF, on peut avoir accès au sans rendez-vous avec les autres médecins. »

La directrice médicale de Médigo souligne que certains patients ont un médecin qui ne pratique pas en GMF, ce qui réduit l’accessibilité. Elle estime toutefois qu’il y a une « méconnaissance » du mode de fonctionnement des GMF, même si chaque clinique assure qu’elle en informe ses patients.

La Dre Gervais croit qu’une intervention à l’échelle provinciale pourrait permettre d’accroître la diffusion de l’information sur le fonctionnement des GMF. Avec des patients mieux informés, l’accès aux supercliniques serait moins limité pour ceux qui n’ont pas de médecin de famille, souligne-t-elle.

À l’heure actuelle, le volet superclinique de Médigo permet d’offrir entre 70 et 120 consultations par jour à des patients non inscrits auprès de l’un des médecins qui y pratiquent.