Jacinthe Leclerc a réalisé trois études concernant l’impact de la différence entre les médicaments originaux et génériques sur le nombre de visites à l’hôpital de patients atteints de maladies cardiovasculaires.

Les médicaments génériques moins équivalents qu’on le croit?

TROIS-RIVIÈRES — La croyance populaire veut que les médicaments génériques ne soient qu’un équivalent moins dispendieux des médicaments originaux. Ce n’est cependant pas ce qu’estime Jacinthe Leclerc, professeure au Département des sciences infirmières à l’UQTR, qui a réalisé plusieurs études sur le sujet.

En effet, trois études menées par Mme Leclerc regroupant des données sur plus de 500 000 Québécois atteints de maladies cardiovasculaires révèlent le même constat: les patients qui sont passés d’un médicament original à un médicament générique ont visité plus souvent l’hôpital que ceux qui utilisaient toujours les médicaments originaux. Cette augmentation varie entre 8 et 20 %, selon l’étude.

C’est dans le cadre de sa pratique en tant qu’infirmière clinicienne que Mme Leclerc a eu l’idée de réaliser ce type d’étude. Elle en a d’ailleurs fait le sujet de sa thèse de doctorat, publiée en 2017. «À plusieurs reprises, j’ai observé des patients qui sont passés de l’original au générique, ou l’inverse, [qui] avaient des effets secondaires ou un sous-dosage thérapeutique. C’est arrivé suffisamment de fois en clinique que je me suis posé la question, ‘‘Quelles sont vraiment les différences?’’»

Au Canada, les médicaments génériques représentent 71,8 % des ordonnances, selon l’Association canadienne du médicament générique. La seule différence avec l’original, selon plusieurs professionnels de la santé, n’est que le prix, qui peut s’avérer jusqu’à dix fois moins cher pour un patient qui se tourne vers le générique.

Original et générique, plus ou moins équivalents

La différence entre un médicament original et générique se trouve dans les ingrédients inactifs qui les composent. Chaque médicament contient un ingrédient actif, qui fait en sorte que le médicament agit. Celui-ci est le même dans le médicament original et dans le générique.

Toutefois, les différences entre les ingrédients inactifs peuvent avoir des impacts sur la santé des patients, selon Mme Leclerc. «Ça fait en sorte que si on absorbe moins vite, moins bien, ou plus vite et en plus grande proportion, on peut voir des différences sur notre contrôle de la maladie», explique-t-elle. Il faut savoir que ces différences sont également valides entre les médicaments génériques d’un même médicament original.

L’hypothèse avancée par Mme Leclerc, ainsi que par plusieurs autres chercheurs sur le même sujet, est que ces différences font en sorte que les visites à l’hôpital augmentent lorsqu’il y a un changement entre un médicament original et le générique.

Au Canada, la différence de marge de biodisponibilité, soit la proportion du médicament qui se retrouve dans le sang, entre un médicament original et ses génériques, doit être d’un maximum de 20 % pour la majorité des médicaments disponibles au pays. Mme Leclerc estime que Santé Canada devrait abaisser cette marge, mais ne peut prouver sans aucun doute que cela constitue la solution à la problématique actuelle. «On ne peut pas le certifier avec les données qu’on a présentement. Il faudrait conduire la dernière étude qui pourrait répondre à la question, avec des données cliniques, des dossiers d’hôpitaux [...] Ça coûterait très cher», indique Mme Leclerc.

Une différence dangereuse?

Les effets d’un changement entre un médicament original et un générique peuvent s’avérer dangereux, selon Mme Leclerc. Certaines études dévoilent que les patients atteints d’épilepsie pourraient faire plus de crises épileptiques en passant d’un original à un générique. Même constat chez des chercheurs qui effectuent des études sur l’ostéoporose, qui révèlent que ce changement pourrait entraîner plus de fractures et de douleurs à l’estomac.

La différence entre le médicament original et générique aurait également des effets sur des patients qui présentent des troubles de santé mentale, chose que Mme Leclerc a constatée alors qu’elle pratiquait son métier d’infirmière. «En psychiatrie, des patients étaient, par exemple, en schizophrénie, prenaient une médication originale, et puis en substitution générique, ils se retrouvaient, parfois, avec des symptômes de surdosage, avec de la somnolence, une fréquence cardiaque très rapide [...] ou à l’inverse, une recrudescence de symptômes de psychose.»

En 2015, sous la réforme Barrette, les personnes assurées par le régime public d’assurance médicaments se sont vues obligées de se tourner vers les médicaments génériques afin de recevoir une compensation. Si les patients souhaitent utiliser le médicament original, ils doivent donc payer la différence. Cette mesure a été mise en place dans le but d’économiser 40 millions de dollars par année. Mme Leclerc se demande par contre si le gouvernement économise réellement, si l’on considère l’augmentation des visites à l’hôpital des patients qui passent d’un médicament original à un générique.

Lors de la mise en vigueur de cette mesure, certains médicaments en ont été exemptés, comme la clozapine, prescrite dans des cas graves de troubles de santé mentale. Cela laisse croire que le ministère de la Santé et des Services sociaux pourrait être au courant des risques de passer d’un médicament original au générique, selon Mme Leclerc.

Cette dernière mentionne également que de plus en plus de régimes d’assurance privés choisissent, eux aussi, d’adopter des mesures semblables. Pour les assureurs, les médicaments originaux peuvent coûter jusqu’à cinq fois le prix d’un générique.

Un défi d’éducation

Mme Leclerc considère qu’un des principaux défis concernant cette problématique est de sensibiliser les professionnels de la santé à ces risques. «Si un patient arrive avec un effet secondaire suite à la substitution, souvent, c’est balayé du revers de la main», affirme-t-elle.

Toutefois, Mme Leclerc ne jette pas le blâme sur les employés du système de santé. «Ce qu’on entend, d’emblée, c’est que c’est la même chose, mais c’est moins cher. On ne peut leur en vouloir, c’est ce qu’on apprend à l’école. Ce n’est pas tout à fait vrai de dire que c’est juste le coût et la couleur de la pilule qui changent.»