Le fentanyl est un puissant opioïde, 40 fois plus fort que l'héroïne.

La crise des opioïdes pourrait faire 3000 morts au Canada cette année

La crise des opioïdes, qui semble maintenant avoir atteint Montréal, a fait au moins 2816 morts au Canada en 2016, et ce bilan dépassera vraisemblablement les 3000 décès cette année, a estimé jeudi l'administratrice en chef de la santé publique du Canada.
La crise a durement touché jusqu'ici les provinces de l'Ouest: on a recensé 978 décès par surdoses de drogues illicites en Colombie-Britannique en 2016, et 586 décès apparemment liés aux opioïdes en Alberta. Mais le phénomène semble maintenant s'étendre plus à l'est: l'Ontario a enregistré l'an dernier 865 décès liés à une intoxication aux opioïdes, le Québec «au moins 140», la Nouvelle-Écosse 53 et le Nouveau-Brunswick 29.
«Aucune région du pays n'est immunisée contre cette crise», a rappelé jeudi la docteure Theresa Tam, lors d'un point de presse à Ottawa.
À l'échelle du pays, les opioïdes ont fait le plus de victimes (28%) dans la tranche d'âge des 30-39 ans, mais ces chiffres varient énormément d'une région à l'autre. Le fameux opioïde synthétique fentanyl et ses dérivés sont par contre de grands faucheurs dans les régions les plus touchées, a indiqué la docteure Tam. Les décès par surdose de fentanyl au Canada ont plus que doublé au premier trimestre de 2017 comparativement à l'année précédente.
Mais la crise n'est pas causée que par les opioïdes, a précisé Mme Tam: plusieurs surdoses étaient attribuables à un mélange de substances. En fait, 84% des décès apparemment liés aux opioïdes impliquaient aussi une autre substance, ce qui ajoute à la complexité de la crise, a admis la grande patronne de la santé publique au Canada. On parle ici d'alcool, de cocaïne et de benzodiazépines - des tranquillisants et sédatifs qui comprennent notamment les Valium et les Ativan.
Le directeur de la santé publique de Nouvelle-Écosse, Robert Strang, a confirmé que les usages varient au pays: en Alberta, 64% des décès impliquent le fentanyl, comparativement à 15% dans sa province. Dans les provinces de l'Atlantique, la plupart des décès sont attribuables à des opioïdes sur ordonnance, prescrits pour des douleurs chroniques, qui ont pu ensuite trouver leur chemin vers le marché noir. Mais le fentanyl commence à faire son apparition, a indiqué le docteur Strang.
Au Québec, deux hommes victimes de surdose de drogue ont été trouvés inconscients au centre-ville de Montréal, jeudi matin. La veille, la ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, annonçait que les Québécois pourraient dorénavant se procurer gratuitement en pharmacie de la naloxone, une substance efficace pour renverser les effets des surdoses d'opioïdes.
La ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, a annoncé jeudi un investissement de 7,5 millions de dollars pour «soutenir les interventions de recherche pratique pour la prévention des surdoses d'opioïdes, le traitement des personnes qui sont aux prises avec une dépendance aux opioïdes et la réduction des effets néfastes».
Pression sur le réseau
Dans un autre rapport publié aussi jeudi, l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS) prévient que cette crise des opioïdes exerce une pression accrue sur le système de soins au Canada. Ainsi, en 2016-2017, plus de 5800 Canadiens ont été admis pour une intoxication aux opioïdes, soit en moyenne 16 par jour, comparativement à 13 deux ans auparavant - une hausse de près de 20%, indique l'ICIS.
Au Québec, ce taux atteignait 9,4 hospitalisations par jour en 2015-2016; au Nouveau-Brunswick, il était de 17,8 par jour en 2016-2017, en hausse de 3,6% par rapport à l'année précédente.
En 10 ans, de 2007-2008 à 2016-2017, le taux d'hospitalisations liées à une intoxication aux opioïdes a augmenté de 53% au Canada, surtout au cours des trois dernières années. Les taux les plus élevés ont été observés chez les adultes de 45 à 64 ans et chez les personnes de 65 ans et plus, mais l'augmentation la plus rapide a eu lieu chez les jeunes de 15 à 24 ans, note l'ICIS. Par ailleurs, ces données n'indiquent pas combien d'hospitalisations sont attribuables aux opioïdes prescrits et aux opioïdes produits illégalement.
Le phénomène des «narcotiques de rue», parti de l'Ouest, se dirige maintenant vers l'Est. Le nombre de visites au service d'urgence attribuables à une intoxication à l'héroïne et aux narcotiques synthétiques (notamment les opioïdes, comme le fentanyl) a presque décuplé en Alberta et presque quadruplé en Ontario depuis cinq ans - surtout en fait depuis trois ans, révèle l'ICIS.
Par ailleurs, les gestes intentionnels, qui incluent les tentatives de suicide, sont à l'origine de près du tiers des intoxications aux opioïdes survenues au Canada l'an dernier; plus de la moitié de ces intoxications ont quant à elles été considérées comme accidentelles. Ainsi, 63% des intoxications aux opioïdes observées chez les personnes de 65 ans et plus au Canada en 2016-2017 étaient accidentelles, selon le rapport de l'ICIS.
Le président-directeur général à l'ICIS, David O'Toole, rappelle que de plus en plus de ces patients sont vus au service d'urgence ou sont hospitalisés, et les séjours à l'hôpital sont plutôt longs, ce qui accroît le fardeau sur le système de soins de santé.
«Le marché noir des opioïdes est maintenant bien présent dans les villes, les banlieues et les collectivités rurales, et les substances sont beaucoup plus puissantes qu'il y a 10 ans», signale de son côté Michael Gaucher, directeur des Services d'information sur les produits pharmaceutiques et la main-d'oeuvre de la santé à l'ICIS.