Actuellement, les gens qui utilisent des drogues illicites sont souvent criminalisés et incarcérés.

Drogues: moins de jugements moraux et plus de science pour aider, exhortent des experts

Alors que la crise des opioïdes se poursuit et que de nouvelles drogues posent des défis croissants à la santé mondiale, des experts internationaux exhortent les décideurs politiques à changer leur approche: moins de jugements moraux, demandent-ils, pour plutôt cibler comment aider les gens à l’aide des données scientifiques.

Il faut mettre de côté la façon d’aborder les drogues qui date du siècle dernier, disent-ils.

Car l’approche actuelle est «un échec», juge même l’une de ces expertes, la docteure québécoise Julie Bruneau, chercheure au Centre de recherche du CHUM à Montréal et directrice du pôle Québec - Atlantique de l’Initiative canadienne de recherche sur l’abus de substances (ICRAS).

Actuellement, les gens qui utilisent des drogues illicites sont souvent criminalisés et incarcérés.

«C’est donc très difficile d’avoir une approche de santé publique qui aide les gens quand ils sont obligés de se cacher», fait valoir la chercheure.

Pourtant, on a énormément de données probantes pour savoir comment aider les gens, explique-t-elle. Et cela, à toutes les étapes: au niveau de la prévention des abus de drogues, de la prescription et des traitements.

Cet appel des experts internationaux est détaillé dans une série d’articles publiés cette semaine dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet, auxquels a participé Dre Bruneau, aussi professeure au département de médecine familiale et d’urgence à l’Université de Montréal.

Il faut faire comme on fait avec les autres maladies, avance la docteure: «Il faut utiliser la science pour aider les gens plutôt que la coercition.» Et utiliser des méthodes qui sont plus humaines.

Des choses très concrètes peuvent être faites. Elle donne en exemple les traitements par agonistes opioïdes comme la méthadone. «Ils sont les traitements les plus efficaces contre la dépendance aux opioïdes, soutient-elle. Or, il n’y pas la moitié des pays dans le monde qui les autorisent.» Et dans les autres, ils sont généralement utilisés de façon sous-optimale, ajoute-t-elle. Ces médicaments empêchent le sevrage et réduisent les états de manque d’opioïdes, ce qui aide les personnes qui ont une dépendance aux opioïdes à se stabiliser.

Ces traitements sont disponibles au Canada, mais de façon inégale selon les coins du pays, et ils ne sont pas toujours bien intégrés dans les soins de première ligne, juge-t-elle.

En 2018, au pays, 4533 personnes sont mortes de surdoses d’opioïdes, rappelle-t-elle. «On a encore beaucoup de travail à faire.»

«Au Canada, où la prescription d’opioïdes est l’une des plus élevées au monde, une stratégie cohérente s’est graduellement mise en place au cours des dernières années. Une amélioration a été réalisée en particulier en regard des règlements concernant l’accès aux traitements. Mais la stigmatisation à l’égard des personnes aux prises avec une dépendance demeure un frein important à l’accès à des services basés sur les données probantes. Nous avons les connaissances et les moyens de faire encore davantage pour aider ces personnes vulnérables», estime Dre Bruneau.

Elle rappelle qu’environ 40,5 millions de personnes dans le monde étaient dépendantes aux opioïdes en 2017 et que 109 500 personnes sont décédées cette année-là à la suite d’une surdose. Il a été estimé qu’une offre accrue de traitement par agonistes opioïdes pourrait aider à éviter environ 8 à 26 pour cent des décès entre 2020 et 2040, par rapport à l’absence de traitement.

Les experts réclament d’ailleurs plus de fonds pour la recherche afin d’améliorer les traitements.

La série de cinq articles, portant sur les opioïdes, les stimulants, le cannabis et les nouvelles drogues psychoactives, a également été présentée le 24 octobre lors de la réunion «Lisbon Addictions» à Lisbonne au Portugal.