L'infirmière Morgane Barussaud et l'inhalothérapeute Cynthia Boily veillent sur la patiente.

Des adieux déchirants et une vie sauvée

EN PRIMEUR / Jeannine Bachand* profitait de chaque journée auprès de son époux des 55 dernières années. Le couple savait. Ils avait compris que les jours de la dame de 81 ans étaient comptés.

Et le jour tant redouté est arrivé. Mme Bachand a eu un malaise. En un instant, elle s’est écroulée et n’est jamais revenue à elle. À son arrivée à l’Hôpital Brome-Missisquoi-Perkins de Cowansville, on a vite constaté que son hémorragie cérébrale lui serait fort probablement fatale.

« Notre mère avait signé des directives médicales anticipées (DMA) comme quoi elle ne voulait pas qu’il y ait de manœuvres exceptionnelles pour la garder en vie si elle devait avoir des séquelles importantes. À 81 ans, elle ne voulait pas affronter une deuxième réadaptation comme elle avait eu après sa première hémorragie cérébrale », souligne sa grande fille Michelle*. *Cette dernière, comme son père, préfère que leur identité soit tenu secrète pour protéger leur vie privée face au deuil qu’ils auront à apprivoiser. Des noms fictifs sont donc utilisés dans cet article.

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La patiente aux soins intensifs a peine à conserver sa chaleur corporelle, ce qui explique qu'on mette une couverture autour de sa tête sans bien sûr couvrir son visage.

Et c’est alors que le médecin de garde a évoqué la possibilité que la dame puisse effectuer un don d’organes. 

« À 81 ans? Je n’aurais jamais imaginé que ce soit possible de donner des organes! » s’exclame Michelle. 

Oui, il est bel et bien possible de donner ses organes à 81 ans, notamment le foie et les tissus, exceptionnellement pour d’autres organes.

Pour la famille, la réponse était sans équivoque : c’était oui. Mme Bachand avait clairement fait savoir qu’elle voulait avoir la chance de donner la vie à nouveau, d’une autre façon.

« Quand les familles ont déjà parlé du don d’organes et qu’elles ont même préparé des directives médicales anticipées avec leurs proches, ça facilite vraiment beaucoup les choses en les rendant plus claires pour les familles », souligne l’infirmière ressource en don d’organes au CIUSSS de l’Estrie-CHUS Annie Chouinard.

La patiente inconsciente a donc été transférée aux soins intensifs de l’Hôpital Fleurimont pour bien évaluer sa condition. Vingt-quatre heures après son malaise, les médecins ont pu poser le diagnostic de mort cérébrale de Mme Bachand.

Avec douceur et empathie, le médecin intensiviste en charge de la patiente, le Dr Michaël Mayette, s’est joint à la famille Bachand dans une salle privée pour leur annoncer la mauvaise nouvelle. « Malheureusement, je dois vous annoncer que Mme Bachand est décédée à 14h30. »

La famille avait eu le temps de cheminer depuis le malaise de la veille. Mais la douleur est palpable. Cependant, cette fois, la nouvelle ne crée pas une onde de choc dévastatrice. Pas d’effusion de larmes. Juste des yeux plein d’eau, et un mari et une fille au souffle coupé pendant un instant. Le silence est dense.

« On le savait, papa. On le savait depuis hier », a dit sa fille en regardant son père ébranlé.

La famille Bachand est tissée serrée. Elle s’était déjà mise en mode solutions.

« J’ai beaucoup de choses à l’horaire semaine prochaine. Il faut que je sois capable de les faire. J’en ai besoin. Je dois voir mes amis, sortir, faire mes activités. Je ne veux pas rester seul », soutient l’époux endeuillé, aussi âgé de 81 ans.

Annie Chouinard et Lily Cloutier, toutes deux infirmières-ressources en don d’organes, restent alors avec la famille pour leur expliquer les prochaines étapes. La discussion, empreinte de douceur et d’écoute, dure environ une heure. Les infirmières donnent beaucoup d’information, mais elles doivent aussi respecter l’état dans lequel se trouvent les familles, un état qui varie grandement d’une famille à une autre et même d’une personne à une autre à l’intérieur de la même famille.

« Je les sentais fatigués, épuisés. Ils avaient hâte de rentrer chez eux. C’est normal », explique Mme Chouinard.

La paperasse terminée, l’heure des adieux avait sonné. Certaines familles choisissent de rester avec leur proche décédé jusqu’à son départ au bloc opératoire, ce qui peut prendre de 24 à 48 heures, parfois plus. D’autres quittent  dès l’annonce du décès neurologique.

« Dans ma pratique, je dirais que la majorité des familles quittent après l’annonce du décès neurologique. Les gens sont épuisés, et l’attente jusqu’au bloc opératoire peut être très difficile. Mais il faut savoir qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision », explique l’infirmière Annie Chouinard, qui travaille en don d’organes depuis 20 ans.

Des adieux déchirants pour un époux ébranlé, épuisé, désorienté.

« Prenez soin d’elle », demande-t-il aux infirmières avant de quitter les soins intensifs.

Et c’est alors que cette triste histoire de décès s’est transformée en histoire de deuxième chance et de survie pour un Québécois gravement malade en attente d’un foie pour prolonger sa vie.

Le don est anonyme. On ignore l’âge, le sexe et la ville où habite le receveur. Mais quelques semaines après la chirurgie, il a été possible d’apprendre que le receveur va bien. C’est donc mission réussie pour Mme Bachand qui a fait le don ultime de la vie après son décès!


Pour compléter ce dossier sur le don d'organes, vous pouvez lire aussi :

L’ABC du décès neurologique

Chacun sa façon de vivre sa peine

Un moment de silence pour rendre hommage à la donneuse