Le Dr Alain Demers, président de l’Association des médecins omnipraticiens de l’Estrie (AMOE), et le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, étaient réunis vendredi à Sherbrooke en marge de l’assemblée générale annuelle de l’AMOE.

Crise à l'horizon pour l'accès aux médecins de famille

Ce sont maintenant 86 % des Estriens qui ont accès à un médecin de famille, comparativement à 77 % en 2014. Malgré tout, les besoins sont encore criants : il manque encore approximativement 36 médecins omnipraticiens en Estrie pour couvrir tous les besoins, tant dans les cliniques médicales que dans les hôpitaux où exercent aussi les médecins de famille. Et ce besoin ne cessera de s’accentuer étant donné que de nombreux médecins de famille quitteront pour la retraite dans les prochains mois et les prochaines années.

Or le prochain Plan régional des effectifs médicaux (PREM) ouvre bien peu de postes pour des nouveaux médecins. L’écart continuera donc de s’accentuer. Une crise importante pointe à l’horizon, clament les docteurs Louis Godin et Alain Demers, respectivement président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et président de l’Association des médecins omnipraticiens de l’Estrie (AMOE), réunis vendredi en marge de l’assemblée générale annuelle de l’AMOE.

D’abord, comment expliquer qu’on observe une telle augmentation du nombre d’Estriens ayant un médecin de famille alors que les médecins sont pourtant si peu nombreux? « Les médecins de famille ont vraiment travaillé fort et on les a poussés à la limite de ce qu’ils pouvaient faire. C’est le message général que nos médecins nous envoient. On a dit aux médecins : faites tout ce que vous pouvez pour prendre de nouveaux patients, et je pense que les médecins ont fait des efforts vraiment importants, il faut le reconnaître. Malheureusement, on ne peut pas continuer à prendre autant de patients à ce rythme-là sans avoir l’apport de médecins supplémentaires », soutient Louis Godin, président de la FMOQ.

Celui-ci ajoute que de nombreux médecins ont repoussé leur retraite au-delà des 65 et même des 70 ans : « Rendu à un certain âge, c’est normal de prendre sa retraite; on ne peut pas demander à tout le monde de rester encore plus longtemps ».

Le nombre de patients inscrits au Guichet d’accès à un médecin de famille a augmenté en Estrie dans la dernière année alors que, paradoxalement, le nombre de patients inscrits auprès d’un médecin a augmenté. « Les chiffres au guichet sont probablement un peu gonflés parce qu’il y a des patients qui se sont inscrits parce que leur médecin a annoncé sa retraite, mais, à l’heure actuelle, ils ont encore un médecin », explique le Dr Alain Demers.

De nombreux départs sont prévus à la retraite au cours des prochains mois, au moins six selon les informations obtenues par La Tribune.


« Il faut aussi considérer que les finissants d’aujourd’hui voient la médecine différemment. Est-ce qu’on doit leur demander de faire des 70-80 heures comme nous on l’a fait par le passé? Non, je ne pense pas que ce soit sain non plus. Donc forcément, ça prend plus de joueurs. »
Dr Alain Demers

« Un médecin qui part à la retraite a une grosse clientèle. Moi par exemple, je partirai en janvier 2021 avec 3000 patients. Or quand on commence à pratique la médecine, il est clair qu’on ne prend pas autant de patients. On commence, on n’a pas beaucoup d’expérience; la clientèle se bâtit au fil du temps. Alors un autre problème, c’est qu’on ne peut pas considérer qu’un seul médecin finissant va remplacer complètement un médecin qui prend sa retraite », ajoute le Dr Demers.

Pendant ses 35 années de carrière, le médecin de famille a vu la médecine changer à pas de géant. « La médecine est beaucoup plus exigeante, plus précise, il y a de nouveaux diagnostics, des traitements différents, beaucoup plus à la fine pointe de la technologie. Il est clair que le médecin de famille doit avoir beaucoup de connaissances et de compétences dans toutes les spécialités. Juste d’un point de vue scientifique, les exigences sont plus grandes que jamais pour un médecin de famille. Je ne vous cacherai pas qu’il y a aussi toute la partie administrative qui s’est alourdie, notamment les formulaires d’assurance. Pour chaque journée de travail, un médecin a une heure à deux heures de travail administratif à faire. Moi par exemple, je vois mes patients la semaine, mais je vais passer mes samedis à remplir mes formulaires d’assurance. Mais je ne facture pas, donc pour la Régie de l’assurance-maladie, je ne travaille pas, je ne fais rien, alors que oui, je suis en train de travailler », clame le Dr Demers.

« Il faut aussi considérer que les finissants d’aujourd’hui voient la médecine différemment. Est-ce qu’on doit leur demander de faire des 70-80 heures comme nous on l’a fait par le passé? Non, je ne pense pas que ce soit sain non plus. Donc forcément, ça prend plus de joueurs », ajoute-t-il.

Pour l’Estrie, l’enjeu des prochaines années sera l’accès à la première ligne. Il faut donc plus de médecins de famille qui inscriront de nouveaux patients.

« Il faut que chaque Estrien puisse avoir un médecin de famille. Car si vous en avez un et que vous pouvez le consulter, vous n’aurez pas besoin d’aller consulter à l’urgence ou dans une superclinique. C’est correct qu’on développe ces choses-là, mais ce sont des filets de sécurité qu’on met derrière. La première chose à faire, c’est de donner un médecin de famille à tous les Estriens. Ici en Estrie, on a un système qui fonctionne. Quand un patient a un médecin de famille, le taux d’assiduité est de 90 %, c’est-à-dire que le patient réussira neuf fois sur dix à voir son médecin ou un médecin de sa clinique quand il aura un besoin », conclut Alain Demers.