Hervé Cassan, professeur de droit à l’Université de Sherbrooke

Rien de bon pour Raif

Le froid entre le Canada et l’Arabie saoudite est une épine supplémentaire dans le dossier de la libération du prisonnier d’opinion Raif Badawi, dont l’épouse et les enfants sont maintenant citoyens canadiens.

Professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, Thomas Juneau souligne qu’il n’était déjà pas optimiste pour la libération du jeune Saoudien. Le royaume saoudien, note-t-il, déteste se faire dire quoi faire. En outre, Raif Badawi n’est pas un citoyen canadien. « Je ne dis pas que je défends la position saoudienne, qui est déplorable. Pour l’Arabie saoudite, le Canada n’a pas un mot à dire là-dessus. »

Les événements des derniers jours entre l’Arabie saoudite et le Canada (marqués notamment par le renvoi de l’ambassadeur canadien en sol saoudien) le rendent plus pessimiste. « Avec ce qui est arrivé, c’est clair qu’on ne peut pas être optimiste. »

M. Juneau nuance tout de même. « C’est difficile de prédire quels seront les impacts. On ne sait pas ce que le Canada aura comme réponse; on ne l’a pas eue encore. » En outre, ajoute-t-il, l’Arabie saoudite se montre très imprévisible depuis quelques années, notamment dans le dossier du Yémen.

La ministre des Affaires étrangères, Christya Freeland, a-t-elle commis une erreur en envoyant un tweet au sujet de l’arrestation de militantes des droits de la personne, dont la sœur de Raif Badawi, Samar Badawi? « C’est une bonne question. Il y a un débat à avoir. Pour le moment, je refuse de blâmer Mme Freeland et son ministère. Le langage utilisé était standard et conventionnel », note M. Juneau.

Il s’interroge aussi sur l’équilibre à trouver afin de continuer à parler de démocratie dans un contexte où l’Arabie saoudite réagit mal aux pressions publiques.

Le froid entre le Canada et l’Arabie saoudite est une épine supplémentaire dans le dossier de la libération du prisonnier d’opinion Raif Badawi, dont l’épouse et les enfants sont maintenant citoyens canadiens.

« Action contre-performante »

« Je ne veux pas jeter d’huile sur le feu et critiquer le gouvernement canadien. La moindre des choses que l’on peut constater, c’est que l’action du gouvernement de Justin Trudeau a été plutôt contre-performante dans notre dossier. Notre but est d’aider Raif Badawi, mais la conséquence aujourd’hui c’est que les relations diplomatiques sont rompues entre les deux pays. On est devant un orgueil national saoudien qui se crispe et ça va compliquer notre vie », indique Hervé Cassan, professeur à la faculté de droit de l’Université de Sherbrooke. Il se décrit comme « le parrain de Raif »; c’est lui qui avait proposé le nom de Raif Badawi pour un doctorat honorifique à l’UdeS, note-t-il. Au cours de sa carrière, M. Cassan a mené une carrière de fonctionnaire international et de diplomate, notamment comme ambassadeur et conseiller politique du Secrétaire général des Nations Unies à New York. Il a travaillé auprès des secrétaires de l’ONU Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan.

Aux yeux de M. Cassan, la diplomatie des droits humains repose sur une intervention des États qui doit « être discrète et souterraine ».

« Par contre, l’activité des ONG doit être publique et militante », souligne-t-il. Or, en ce moment, il constate de la confusion, puisque la diplomatie canadienne n’a été ni « discrète ni souterraine ».

Les États, image M. Cassan, sont de « grandes stars avec des egos surdimensionnés ». « L’Occident ne peut pas paraître comme un donneur de leçons universel. Ça, c’est complètement dépassé. Et c’est ça qu’a ressenti l’Arabie saoudite », lance-t-il en ajoutant qu’il ne défendait pas ce pays antidémocratique. « Si on veut être efficace, il faut comprendre qui est l’interlocuteur. L’action canadienne a peut-être été discrète par moment, mais disons que ça, ça a été malencontreux. »

Aux yeux de M. Juneau, l’Arabie saoudite réagit mal à la pression. Plus elle a de pression, moins elle plie. Elle ne veut surtout pas donner l’impression que la pression l’a fait plier, résume-t-il.

La façon d’exercer la diplomatie n’est plus ce qu’elle était, notamment avec l’arrivée des médias sociaux et l’information qui circule à vitesse grand V. « On est plus sous le regard des tweets, commente M. Cassan. L’idée que la diplomatie est un lieu confidentiel entre initiés est disparue. Il n’y a plus d’information secrète, tout est sous le regard public... La plus petite nouvelle prend une ampleur démesurée. On est toujours en train d’éteindre des incendies plutôt que de faire avancer la vérité. »

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Des conséquences limitées

Au plan des relations bilatérales entre l’Arabie saoudite et le Canada, à l’exception du dossier de Raif Badawi, la situation n’aura pas « d’énormes conséquences », croit Hervé Cassan, professeur de droit à l’UdeS et ancien diplomate.

« L’économie ou les rapports économiques sont extrêmement dérisoires » entre les deux pays, dit-il en les résumant principalement à la vente de blindés militaires. 

« Au-delà de ça, c’est un problème sans véritable importance (...) Par contre, pour Raif, sa sœur et son beau-frère (l’avocat Whaleed Abu al-Khair), ça ne va pas simplifier les choses. On n’est pas dans une phase positive. »

«Toujours un échec»

Il rappelle néanmoins les conséquences que vivront des milliers d’étudiants saoudiens qui menaient leurs études au Canada.

« Rompre des relations diplomatiques est toujours un échec », estime Hervé Cassan, en indiquant qu’il n’y a pas eu de rupture absolue des relations diplomatiques.

Selon lui, mieux vaut maintenir un mauvais élève dans son club que de l’exclure complètement. 

Il plaide aussi pour que les actions continuent, tant du côté de la Ville de Sherbrooke, d’Amnistie internationale que de la mobilisation populaire. Celles-ci permettent de maintenir l’attention sur le dossier, d’exercer des pressions auprès des gouvernements, et tout spécialement de soutenir la famille Badawi. 

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Les vigiles hebdomadaires seront de retour à l’hôtel de ville vendredi.

Lussier soutient toujours la famille Badawi

Le maire de Sherbrooke, Steve Lussier, réitère son soutien à la famille de Raif Badawi. Quelque chose affichant ce soutien sera même dévoilé vendredi, a affirmé le maire à La Tribune. 

« Au niveau local, ce que l’on peut faire, c’est de continuer à supporter la famille. C’était déjà difficile et ça le devient encore plus. Je les supporte avec mon cœur. Le reste, c’est au niveau international. »

Est-ce que Sherbrooke pourrait mettre son grain de sel sur les réseaux sociaux ? « Je n’oserais pas le faire pour l’instant ! Je vais laisser le travail (de relations internationales) aux ministres et au premier ministre », commente M. Lussier.

Après avoir été déménagées durant quelques semaines au palais de justice, les vigiles pour Raif Badawi se poursuivront à l’hôtel de ville de Sherbrooke. Pour une 189e fois, vendredi midi, les citoyens sont invités à aller démontrer leur support.