Audrey Giguère est entourée de son conjoint Éric Allard et de ses cinq enfants, Ève, 4 ans, Thomas, 2 ans, et les triplés Émy, Léa et William qui auront un an le 16 mai.
Audrey Giguère est entourée de son conjoint Éric Allard et de ses cinq enfants, Ève, 4 ans, Thomas, 2 ans, et les triplés Émy, Léa et William qui auront un an le 16 mai.

Quand l’imprévu fait des petits

« La première chose que j’ai dite au technicien en arrivant dans la salle d’examen, c’est : ‘‘annonce-moi pas que c’est des jumeaux parce que c’est une grossesse surprise.’’ »

Audrey Giguère s’était présentée seule à son échographie. C’était son troisième enfant. Son chum travaillait. Elle souhaitait simplement avoir une date de début de gestation. Parce que déjà, deux semaines après avoir réalisé qu’elle était enceinte, elle ne rentrait plus dans ses pantalons et avait des symptômes de grossesse avancée.

Audrey ne voyait pas l’écran et elle se souvient que le technicien a pris beaucoup de temps avant de lui répondre. Après plusieurs mesures et questions, il a été obligé de lui dire : « Je ne sais pas comment vous l’annoncer. Ce n’est pas des jumeaux, mais… des triplés. »

Audrey et Éric Allard étaient ensemble depuis deux ans lorsqu’ils ont décidé de fonder une famille. Le couple voulait deux enfants. Ainsi la naissance d’Ève et Thomas a été planifiée.

« Après, c’était terminé. Puis, quand Ève avait deux ans et demi et Thomas avait 15 mois, on a eu la grande surprise », se souvient celle qui est maintenant mère de cinq enfants de quatre ans et moins.

Quand le couple réalise qu’un troisième bébé est en route, il est face à un dilemme. « Au départ, je voulais me faire avorter, mais mon chum n’était pas d’accord. On a discuté et on s’est entendu que si on le gardait, je retournerais au travail et il prendrait le congé parental. C’était le plan, car je ne voulais pas rester encore un an à la maison », explique celle qui est comptable au CHUS.

Audrey a fondu en larmes en attendant « triplés ». Incapable de rejoindre son amoureux qui était sur un chantier de construction, elle a appelé sa sœur qui travaille à l’hôpital. « Je n’y croyais pas. J’étais vraiment sur les nerfs. »

Son chum non plus n’y croyait pas quand elle a réussi à lui parler. Elle lui a envoyé la photo de l’écho pour lui prouver. Les parents d’Audrey aussi étaient en état de panique lorsqu’ils ont appris la nouvelle.

Audrey était enceinte de huit semaines. Elle avait encore du temps pour décider si elle gardait les triplés. « Ça m’a pris plusieurs semaines. Aujourd’hui, je me sens mal d’être passée à travers cette période, mais les premières semaines après l’annonce, je voulais perdre mes bébés. Je faisais tout ce qu’on me disait de ne pas faire pour perdre mes bébés », explique la maman, donnant pour exemple qu’elle souhaitait avoir une amniocentèse sachant les risques de fausse couche que cela implique.

À 12 semaines de grossesse, elle s’est même rendue à l’hôpital pour une réduction embryonnaire. « On a envisagé garder juste les jumelles identiques et arrêter la vie du troisième embryon. Mais j’ai pas été capable de le faire. »

Un long cheminement

Quand les médecins ont réalisé la « stratégie » d’Audrey, ils l’ont mise en contact avec une psychiatre. « Elle m’a aidée à accepter ma grossesse. Elle m’a demandé de faire la liste de mes priorités. La famille était au sommet. Après elle m’a demandé comment je gérerais mon deuil si je ne les gardais pas. Je ne pouvais pas l’imaginer. À 20 semaines de grossesse, après un long cheminement, j’allais mieux et je me suis dit GO, on les garde », raconte la maman de 31 ans.

Ce n’était pas la fin de l’aventure. À 23 semaines de grossesse, l’état d’une des jumelles est très inquiétant. Le couple se rend à l’hôpital Ste-Justine où on lui propose d’extraire cet embryon. « Cette jumelle avait des chances de mourir dans mon ventre et si ça arrivait, l’autre jumelle était en danger, car elles avaient le même placenta. »

Le couple décide de continuer avec les trois embryons. Mais à 30 semaines, celle qui allait se nommer Émy n’allait vraiment pas bien, alors les médecins décident de procéder à une césarienne d’urgence. Les triplés naissent le 16 mai 2019.

Émy, Léa et William restent en néonatalité pendant près de deux mois. Émy et Léa se portent bien, mais leur frère William a manqué d’oxygène et a fait une hémorragie cérébrale. Les médecins lui découvrent une leuco malacie périventriculaire kystique.

« On nous a dit que William serait probablement handicapé sévère. On nous a parlé de paralysie cérébrale. Ça été un autre coup dur à accepter. »

Heureusement, William, qui aura un an dans quelques jours, se développe normalement. « Donc on nous dit que s’il garde des séquelles, ce sera léger. »

Deux semaines après la sortie de l’hôpital, Emy a fait un premier arrêt respiratoire chez ses grands-parents. Elle en a fait un second à la maison. Elle a donc passé plusieurs semaines en pédiatrie. « Elle a dû porter un moniteur cardiorespiratoire 24 heures par jour jusqu’à récemment. »

La vie a pris le dessus

Malgré les doutes, les craintes, les épreuves, la vie a pris le dessus.

Aujourd’hui, Ève, 4 ans, Thomas, 2 ans, et les triplés Émy, Léa et William qui ont 11 mois vont bien. Avant la pandémie, le couple avait beaucoup d’aide. Quelqu’un du CLSC visitait la famille cinq jours par semaine et une dame de Maman Tendresse lui donnait un coup de main six jours par semaine, les voisins cuisinaient des petits plats en plus du soutien des grands-parents maternels qui sont très proches.

« On a vendu la maison qu’on s’était construite pour déménager à 12 maisons de chez mes parents, qui sont maintenant les seuls à pouvoir nous aider. Ils viennent tous les jours de 15 h 30 à 18 h 30. Ça me permet de préparer mon souper et de donner les bains. »

À cinq enfants en bas âge, deux paires de bras ne suffisent pas toujours. Éric n’est pas retourné travailler quand les chantiers ont rouvert. Pour pas mettre en danger la santé de ses beaux-parents. Quand la garderie des deux plus grands rouvrira, Éric retournera au boulot et les grands-parents se confineront sans leur fille et leur petits-enfants.

« Finalement, c’est moi qui resterai à la maison. »

Un mélange d’imprévu, de sacrifice, mais aussi d’entraide et d’amour. C’est pas ça la vie?

« On ne les échangerait pour rien au monde », résume la maman en pensant à sa famille pas mal plus grande que dans ses plans.