Francine De Montigny
Francine De Montigny

Quand les pères prennent leur place

Denis Gratton
Denis Gratton
Le Droit
Il n’y a pas si longtemps, le rôle du père à la naissance de son enfant se limitait à poireauter dans la salle d’attente de l’hôpital et de distribuer les cigares quand son fils ou sa fille voyait le jour. Point.

«Mon père n’a pas pu prendre mon frère dans ses bras avant sept jours après sa naissance, raconte Francine de Montigny. Il n’a même pas eu le droit de le prendre en quittant l’hôpital. Il a dû attendre d’être rendu à la maison pour enfin pouvoir tenir son fils dans ses bras.»

Francine de Montigny est professeure en sciences infirmières, Chaire de recherche du Canada sur la santé psychosociale des familles et Directrice du Centre d’études et de recherches en intervention familiale à l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

En 2010, elle et sa collègue Christine Gervais on créé le projet Initiative amis des pères au sein de la famille. Un projet de huit ans implanté dans quatre régions du Québec, dont l’Outaouais, et qui a été repris dans la francophonie mondiale.

«On a lancé ce projet parce que depuis plusieurs années, je faisais différentes recherches qui démontraient comment les pères se sentaient exclus dans les soins et les services de santé périnataux, explique Mme de Montigny. Ils avaient l’impression que l’attention était centrée sur la mère et que leur rôle était un peu accessoire. Alors on a voulu regarder comment on pouvait sensibiliser les intervenants de sorte qu’ils puissent se développer des pratiques plus inclusives des pères. Ce ne sont pas des pratiques nécessairement très complexes. Au départ, c’est de reconnaître la présence du père, de l’inviter à participer, de lui demander ses besoins, ses préoccupations. Bref, de s’intéresser à lui comme homme et comme père dans l’expérience d’accueillir un enfant ou d’avoir un jeune enfant.

«Les résultats ont démontré que, suite aux formations et aux activités qu’on a tenues dans différentes régions, les intervenants devenaient effectivement plus sensibles aux différences entre les hommes et les femmes. Ils devenaient plus confiants aussi en eux-mêmes pour être capables d’aller chercher les pères et de les impliquer et les intégrer dans les soins.

Le Droit: Quelles étaient les revendications et les préoccupations des pères ?

Francine De Montigny: «C’était toujours le même discours, partout, tout le temps. Les pères disaient: « on aimerait s’engager davantage, mais on ne sait pas comment et on n’a pas l’impression d’être les bienvenus ». Certains m’ont même dit que lorsqu’ils sont dans la chambre, ils ont l’impression d’être un meuble qu’on ne pense même pas à dépoussiérer. Il y a plein d’exemples, dit-elle. Lorsqu’un intervenant appelait à la maison et que le père répondait, on lui demandait si on pouvait parler à sa conjointe pour des questions sur le bien-être de l’enfant. Ou lorsque le père se présentait à la clinique de vaccination avec le bébé, on lui demandait quand la mère arriverait. Ce sont toutes sortes de situations où les pères se trouvaient discrédités dans leur place auprès de leur enfant, et ça mettait en évidence comment on a un système de santé — et je dirais même dans le milieu éducatif aussi — qui est beaucoup trop centré sur la place et la valorisation des mères. Les hommes aujourd’hui revendiquent une place différente, ils veulent jouer un rôle différent, donc ils avaient besoin d’un accompagnement. Et c’est la raison pour laquelle on a mis sur pied le projet Initiative amis des pères au sein des familles».

LD: Et aujourd’hui, applique-t-on ce qui a été enseigné dans le cadre de ce projet de huit ans ?

FDM: « Oui, le projet a eu un effet à long terme sur les intervenants. C’est ce qu’on voit. Ce projet a incité les intervenants qui ont participé aux ateliers et aux formations à réfléchir à leurs croyances sur la place que les hommes ont dans la famille. Et une fois que t’as commencé à réfléchir à ces croyances et à regarder comment tu agis, tu vois les hommes différemment et tu deviens plus consciente de tes actions. Et c’est quelque chose qui perdure au fil du temps. Dans les régions où nous nous sommes implantés, on a pu voir des initiatives qui ont été portées à la fin du projet tel que des groupes d’entraide pour les pères et des formations «Père présent, enfant gagnant», ce qui était des choses qu’on souhaitait mettre en place. La communauté s’est mobilisée pour continuer ce projet et le poursuivre. C’est la force d’un projet de cette ampleur-là. Ce ne sont pas juste les chercheurs qui le portent, mais la communauté elle-même se l’approprie et revoit ses façons de faire».

LD: Et le projet aura-t-il aussi eu des effets bénéfiques auprès des mères?

FDM: «Les études ont démontré que lorsque le père est impliqué auprès de l’enfant, la mère a moins d’anxiété. Elle est moins dépressive et elle a un sentiment d’alliance comme parent auprès de l’enfant. Au point de vue du couple, les effets sont positifs. Et les pères diront que leur participation auprès de l’enfant les aide à se sentir plus accomplis comme homme et que ça leur permet de développer certaines habiletés, que ce soit en résolution de problèmes ou en expression d’émotions. D’avoir des réussites dans leur relation avec leur enfant est quelque chose qui est nourrissant pour les pères».

—La pandémie de COVID-19 a un peu bousculé la place des pères dans les services périnataux. Certains établissements de santé ont même cessé d’inclure les pères pour les échographies, les visites médicales et le reste.

—En effet. Et c’est la raison pour laquelle une enquête internationale nommée «Projet Cocon» a été lancée il y a une dizaine de jours. Je dirige le volet francophone de ce projet qui se déroule présentement au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, ainsi que dans 15 autres pays. Par cette étude, on veut regarder la perspective des deux parents. Comment les changements qui se déroulent dans les services de santé en période périnatale pendant une pandémie ont un impact sur chacun des parents, tant au niveau de leur bien-être et leur santé mentale que de leur impression d’avoir été soutenus dans cette expérience d’être de nouveaux parents. La place des pères n’est pas acquise. Elle est facilement remise en question. Donc il est important de rester vigilant et de s’assurer que lorsqu’elle est remise en question, pour des raisons très justifiées comme la COVID-19, on ne doit pas fragiliser la place que les pères ont auprès de la famille.»

Pour de plus amples renseignements sur le Projet Cocon: cocon@uqo.ca