Le long de la route 307, dans le secteur de Perkins entre autres, on peut observer d’inquiétants glissements de terrain.

Quand l’arbre s’incline...

Les crues printanières historiques et les inondations automnales de 2017 en Outaouais ont laissé des cicatrices innombrables.

L’eau a fait des ravages dans les sous-sols, forcé l’évacuation de centaines de victimes, et provoqué l’affaissement de dizaines de routes. On a parlé de l’eau, mais bien peu de la terre. Le dégel (trop) rapide au printemps, et les pluies abondantes, qui ont forcé l’état d’urgence dans les campagnes outaouaises, cet automne, imposent un problème supplémentaire à celui de l’eau : le risque de glissements de terrain en milieu escarpé, et d’affaissements des plaines, sur les basses terres du Saint-Laurent. Le monde politique aborde aujourd’hui le thème des changements climatiques avec moins de timidité, alors que la communauté scientifique les observe pourtant depuis des années.

Les routes 307 et 366, charmantes et bucoliques, traversent des paysages escarpés, bordent des cours d’eau claire, et des constructions à flanc de montagne. En observant de plus près, la scène se fait plus inquiétante. Ce n’est pas un, mais plusieurs arbres matures qui parlent. L’image résume le problème. Sur la pente d’une des nombreuses collines, à Val-des-Monts, l’arbre est oblique. Ce n’est pas normal, puisqu’un arbre pousse naturellement droit vers le ciel, même dans les pentes les plus escarpées. Cela est annonceur d’un éventuel glissement de terrain.

« Un arbre couché, incliné sous l’effet de la gravité, oui, ça peut être annonciateur d’un glissement de terrain », explique le géologue Bernard Lauriol.

Deux géologues consultés par Le Droit ont résumé le comportement des sols de la région outaouaise, composée en partie du Bouclier canadien, avec son terrain escarpé, et des basses terres du Saint-Laurent, le descendant direct de l’ancienne mer de Champlain, avec ses terres argileuses.

« Ce printemps, déjà, on a vu beaucoup de glissements de terrain. Il y a aussi des prairies qui sont historiquement touchées par des affaissements de terrain. Sur les versants, à Val-des-Monts comme ailleurs en terrain montagneux, on voit ce qu’on appelle un ‘glissement pelliculaire’, c’est-à-dire un glissement de surface, complète M. Lauriol. D’ailleurs, les agriculteurs ont dû l’observer, cet été. Les ruisseaux qui servent à drainer les terres, les chemins privés sont lessivés, ou parfois même engloutis. »

Un autre géologue d’expérience, Jean Veillette, explique que le dépôt de grain fin, l’argile, se montre très instable au contact de l’eau. « Ces argiles-là, explique-t-il, se comportent comme un château de cartes. Les sols sont composés de couches enchevêtrées. Au point de contact de ces couches, il se produit un courant électrique qui, au contact de l’eau, fait que l’argile se ‘dissout’. »

Les changements climatiques ne sont pas des lubies. Cette année, du moins, les scientifiques observent des changements dans les nappes phréatiques. « Il y a plus d’eau dans les sols, dit Jean Veillette. C’est gorgé d’eau. L’idée, c’est de ne pas s’installer dans une pente prononcée, dans l’argile. »

Les deux scientifiques estiment que les changements climatiques vont apporter de plus en plus d’eau dans ces terres, qui risquent de devenir instables.

« Le plus gros risque rajoute M. Lauriol, ce serait un tremblement de terre de 6 ou 7 sur l’échelle de Richter. Ce serait encore pire que la pluie (dans les basses terres). Là, on aurait d’énormes glissements de terrain. L’argile c’est un peu comme du Jell-O. Toutes les basses terres du Saint-Laurent sont propices aux glissements de terrain. »

Si les scientifiques avaient un conseil à donner aux résidents et aux municipalités, c’est d’observer les arbres, consulter un ingénieur, faire de la prévention par l’enrochement, « ou mieux », dit M. Lauriol, de préparer des fagots. « C’est un système très simple qui consiste à installer des morceaux de bois à l’horizontale de façon à retenir la terre et laisser passer l’eau. »

Dans certains cas, une des pires choses à faire ajoute-t-il, est de creuser des tranchées pour drainer l’eau. Ces tranchées deviennent ni plus ni moins des réservoirs d’eau et de terres instables, à moyen terme.

UN RAVIN QUI S'ÉLARGIT

Le Ravin du ruisseau Leamy, qui traverse le mont Bleu, dans le secteur Hull, s’élargit. Il y a à peine 20 ans, on pouvait emprunter un sentier en pente douce, derrière le boulevard Riel, jusqu’au petit ruisseau. Aujourd’hui, ce même sentier s’arrête abruptement, car le terrain s’y est effondré. À quelques mètres, parfois quelques centimètres, des résidences sont exposées plus que jamais au phénomène d’érosion du sol argileux sur lequel tout un quartier a été bâti dans les années 70.

« Dans les années 70, il n’y avait pas de conscience du problème, dit le président de la coopérative d’habitation du 400 Riel, Raphaël Déry. Maintenant, cette préoccupation du glissement de terrain fait partie de l’imaginaire des résidents. »

Sa conjointe, Isabelle N. Miron, vient d’être élue conseillère municipale dans le district de l’Orée-du-Parc. « On ne donne plus la permission de construire à cet endroit, dit-elle. Le terrain est fragile. »

Pour la Ville, explique Mme Miron, la situation « n’est pas à ce point inquiétante » pour les résidents. La nouvelle conseillère croit possible de réduire l’érosion de la falaise avec une technique consistant à donner une forme d’escalier au terrain.

En 2009, des membres de la coopérative membres ont sonné l’alerte sur la formation de fissures importantes dans quelques logements. « Des travaux ont été faits, et la coop se doit de surveiller le terrain constamment », indique son président.

Des travaux d’enrochements ont été faits sur les berges du ruisseau en 2010, trois ans après un affaissement majeur du terrain.