Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
En 2013, deux policiers ont intercepté Serge Nyembwe parce qu’il était la première personne à la peau noire qu’ils ont aperçue.
En 2013, deux policiers ont intercepté Serge Nyembwe parce qu’il était la première personne à la peau noire qu’ils ont aperçue.

Profilage racial: les excuses du maire de Gatineau ont un goût «un peu amer»

Justine Mercier
Justine Mercier
Le Droit
Article réservé aux abonnés
Les excuses du maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, laissent « un goût un peu amer » à Serge Nyembwe, le citoyen victime d’un incident de profilage racial ayant mené le Tribunal des droits de la personne à condamner la Ville et deux de ses policiers à lui verser une indemnité de 18 000 $.

Le jugement rendu à la mi-janvier par le Tribunal des droits de la personne est très sévère à l’endroit de l’intervention menée par deux membres du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) auprès de M. Serge Nyembwe, en décembre 2013.

« La victime a été interpellée non pas parce qu’elle correspond à la description d’un suspect recherché ce jour-là, mais parce qu’elle est la première personne à la peau noire aperçue par les policiers alors qu’ils se rendent vers le lieu d’un crime, a résumé cette semaine la Commission des droits de la personne. De plus, l’intervention policière s’est avérée beaucoup plus intensive et s’est prolongée du simple fait que la victime est un homme noir. » La victime dans ce dossier a accepté de se confier au Droit. « Si je le fais personnellement, ce n’est pas pour moi, précise Serge Nyembwe. C’est pour mes enfants, pour les jeunes qui viennent après. »


« Ça m’a laissé un goût un peu amer pour vous dire vrai, a confié M. Nyembwe. Je me suis dit : “C’est bien, mais pourquoi aussi tard ?” »
Serge Nyembwe

Ce résident d’Ottawa raconte avoir été troublé par l’intervention du sergent Éric Bélanger et de l’agent Jason Bruneau, survenue près d’un dépanneur du quartier Mont-Bleu alors que les policiers cherchaient un individu dans un dossier de violence conjugale. Un individu dont la description ne correspondait pas à celle de M. Nyembwe, a souligné le Tribunal des droits de la personne dans sa décision.

« Sur le coup, quand c’est arrivé, je n’en revenais pas, raconte-t-il. Moi qui suis un honnête citoyen, […] de me retrouver dans une situation comme ça, je n’en revenais pas. »

« Un peu amer »

En réaction à cette décision, le maire de Gatineau s’est excusé publiquement, mardi, à l’endroit de M. Nyembwe. La Ville n’a toutefois pas encore déterminé si elle portera la décision en appel.

« Ça m’a laissé un goût un peu amer pour vous dire vrai, a confié M. Nyembwe. Je me suis dit : “C’est bien, mais pourquoi aussi tard ?” »

Tout en déplorant l’arrivée de ces excuses autant d’années après l’incident, Serge Nyembwe dit avoir perçu que tant le maire que le SPVG ont tenté de faire une opération de relation publique en énumérant les différentes mesures mises en place depuis 2013 pour contrer le profilage.

« C’est ça qui m’a fait un peu de la peine, note M. Nyembwe. Je me dis que c’est une communication pour la masse, ce n’est pas à moi qu’on s’adresse, mais c’est pour le public qu’on le fait. »

M. Nyembwe accepte tout de même « volontiers » les excuses formulées par Maxime Pedneaud-Jobin. « Ça montre que oui, même quand l’autorité ne veut pas reconnaître son erreur, avec une décision de justice, ça peut amener l’autorité à comprendre qu’il y a eu une erreur et qu’il y a des ajustements qui sont requis. »

Un rêve ?

En rentrant chez lui après l’incident, Serge Nyembwe se demandait s’il avait « rêvé » ou si ce qui venait de se passer était bel et bien réel. « Quand je suis arrivé à la maison, je n’en ai parlé à personne », dit-il. Sa fille, âgée de quelques mois à peine, était alors malade et il a consacré ses énergies à prendre soin d’elle. Le lendemain, il en a « glissé un mot » à son épouse, sans donner trop de détails.

Il s’est toutefois rendu au poste de police du secteur Hull pour s’informer sur les recours possibles non seulement pour contester la contravention qu’il allait ultérieurement recevoir pour une infraction d’avoir troublé la paix dont il a plus tard été acquitté, mais aussi pour connaître les modalités entourant le dépôt d’une plainte en bonne et due forme.

Après avoir été acquitté de l’infraction qui lui était reprochée, M. Nyembwe a essuyé un revers du côté du Commissaire à la déontologie policière, qui n’a pas cité à comparaître les policiers impliqués.

Conséquences

Il aura fallu plus de six ans pour en arriver au jugement du Tribunal des droits de la personne, au gain contre la Ville de Gatineau et ses deux policiers. Des années qui ont notamment été marquées par des troubles du sommeil. « Psychologiquement parlant, c’était une expérience difficile pour moi et pour ma famille », a raconté M. Nyembwe.

Les incidents comme la mort de George Floyd, survenue en mai dernier à Minneapolis après qu’un policier eut maintenu son genou appuyé pendant de longues minutes sur le cou de l’homme de 46 ans, ont ressassé de mauvais souvenirs chez Serge Nyembwe. « Quand je vois des événements comme ça, cette confiance-là que moi, en tant que citoyen, je dois avoir envers les hommes en uniforme, elle est un peu ternie », dit-il.