Donald Trump a fait pression pour une réouverture rapide de l'économie alors que les spécialistes l'avaient averti d'aller plus lentement.
Donald Trump a fait pression pour une réouverture rapide de l'économie alors que les spécialistes l'avaient averti d'aller plus lentement.

La COVID-19 pourrait bien devenir le Waterloo de Donald Trump

Jonathan Lemire
Associated Press
Aamer Madhani
La Presse Canadienne
WASHINGTON — Le visage encadré par les rideaux dorés du Bureau ovale derrière lui, le président Donald Trump a regardé directement la caméra.

C'était le soir du 11 mars 2020. Et la présidence de Donald Trump serait changée à jamais.

Depuis plus de trois ans déjà, l'improbable président défiait l'histoire et l'orthodoxie politique en présentant un spectacle chaotique propre à diviser encore plus la population américaine. Et là, pour la première fois, peut-être, il était confronté à une crise qu'il n'avait pas lui-même provoquée.

C'est le genre de test auquel les présidents sont inévitablement confrontés. Donald Trump y a fait face avec son assurance habituelle.

«Le virus n'a aucune chance contre nous», a osé lancer le président aux Américains, ce soir-là.

Cinq mois plus tard, le coronavirus a tué plus de 175 000 personnes aux États-Unis. Il a aussi créé des dizaines de millions de chômeurs. Donald Trump, qui doit accepter jeudi la nomination républicaine en vue de l'élection présidentielle, devra convaincre au cours des prochains mois un électorat qui a largement désapprouvé sa gestion de la pandémie de renouveler sa confiance envers lui.

M. Trump a déclaré vendredi que l'avenir du pays et même de la civilisation était en jeu le 3 novembre, rien de moins.

Tout au long de sa présidence, il a cherché à faire plier Washington à sa volonté. Il a transformé une crise de santé publique en test politique décisif. Il a prétendu avoir provoqué l'essor de l'économie, qui s'est toutefois stratifiée. Il a remis la question raciale au cours du débat, mais en utilisant la police fédérale pour faire valoir son point de vue. Il s'est aliéné des alliés historiques et a changé la façon dont le monde voit les États-Unis.

Bref, il a redéfini, au moins temporairement, la présidence.

Mais il n'a pas ébranlé le virus.

Le discours à la télé

Après avoir balayé une région de la Chine et l'Europe, la COVID-19 a atteint l'Amérique du Nord. Les marchés se sont effondrés et les hôpitaux se sont remplis. Le jour où la pandémie a été officiellement déclarée, l'acteur bien-aimé Tom Hanks a annoncé être atteint par le coronavirus et la NBA a suspendu sa saison.

Et pour la deuxième fois de sa présidence, Donald Trump s'est adressé à la nation au cours d'un discours officiel télédiffusé depuis le Bureau ovale. Il parlait lentement, avec une voix hésitante et il ne semblait pas savoir quoi faire de ses mains.

Il a promis à la population que les États-Unis «vaincraient rapidement le virus». Mais le discours a mal été digéré. Quelques minutes après sa conclusion, la Maison-Blanche a dû corriger le tir sur les voyages depuis l'Europe et le fret international.

Depuis ce temps, le virus a refusé de se laisser intimider. Il a bouleversé le paysage politique en dépouillant le locataire actuel de la Maison-Blanche de son cheval de bataille en vue de sa réélection : une économie forte.

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« Historiquement, le pouvoir démagogique recule lorsque surviennent des événements sismiques. Pearl Harbor a écrasé les isolationnistes, le Dimanche sanglant a brisé l'emprise de Jim Crow. La pandémie peut être ce changement sismique qui rompra le charme de M. Trump au-delà de sa base dur »
Jon Meacham, historien

Jusqu'à présent, l'un des plus grands atouts de Donald Trump aura été d'imposer sa propre réalité, faisant fi des scandales qui auraient mis fin à la carrière politique de tout autre politicien.

Il a même résisté à une tentative visant à le destituer de la présidence. Le Sénat l'a innocenté des crimes qu'on lui reprochait. Tout s'annonçait bien pour lui.

Mais au lendemain de son acquittement, la COVID tuait un premier Américain.

L'effondrement

En prononçant en février son discours sur l'état de l'Union, Donald Trump pouvait croire qu'une majorité d'Américains approuvaient sa gestion de l'économie.

Les données semblaient bonnes. Le taux de chômage se situait à 3,5 %, un taux jamais vu depuis les années 1960. Le marché boursier avait augmenté d'environ 20 % par rapport à l'année précédente. Et les travailleurs, en particulier dans les emplois moins bien rémunérés, voyaient les salaires grimper.

Depuis 1956, un seul président n'a pas réussi à se faire réélire lorsque le chômage reculait : Gerald Ford en 1976.

Puis vint le virus.

En quelques semaines, l'économie s'est effondrée. Le chômage a monté en flèche à 14,7 % et tous les gains réalisés par la bourse depuis l'élection de M. Trump ont été effacés.

Si l'économie affaiblie par le virus a montré des signes d'amélioration, elle est loin d'être guérie. Le chômage a légèrement baissé à 10,2 % — tout juste en dessous du pic du chômage aux États-Unis pendant la Grande Récession — tandis que l'indice S&P 500 a atteint un nouveau sommet.

Mais pour une importante tranche d'Américains, la misère demeure grande. Plus de 40 % des mises à pied récentes sont susceptibles de devenir des pertes d'emplois permanentes, selon une estimation récente. La National Restaurant Association prévoit que le secteur pourrait perdre de 5 à 7 millions d'employés. Et si la Maison-Blanche et le Congrès ne parviennent pas à s'entendre sur un autre programme d'aide, l'économie pourrait mal tourner après la fête du Travail.

Pourtant, les partisans de Donald Trump pensent que la situation pourrait tourner à son avantage. «Le message qu'on doit lancer est le suivant : après la COVID-19, Trump a l'énergie, l'endurance, l'expérience et les antécédents pour rétablir la situation», soutient Dan Eberhart, le directeur général de la société de services pétroliers Canary LLC et un grand donateur républicain.

Mais le président a passé un temps excessif pour tenter de détourner l'attention. Il a dénigré le service postal américain, mis en garde les «femmes au foyer des banlieues» contre les menaces à leur vie idyllique par le logement abordable et donné foi à des thèses complotistes du groupe QAnon.

«Je ne sais pas si un électeur persuasif sera touché par le discours contre le service postal, reconnaît M. Eberhat. Nous devions faire passer le bon message [de fin de crise].»

Et la science, bordel ?

Personne n'osait imaginer que le grand rassemblement de M. Trump du 2 mars à Charlotte, en Caroline du Sud, pourrait être le dernier à se dérouler dans un stade bondé.

Le gouvernement n'avait pas encore recommandé aux Américains de réduire considérablement leurs activités. Le nombre de personnes affectées par la COVID-19 venait de dépasser la centaine. Les autorités ne déploraient que six morts. Ce soir-là, Donald Trump a dit à la foule de 9600 personnes qu'il s'appuyait sur «les plus grands professionnels du monde» pour le conseiller.

«Mon travail consiste à protéger la santé des patients américains d'abord, et c'est ce que je vais faire, a-t-il déclaré. L'Amérique est si résiliente, nous savons ce que nous faisons, nous avons les meilleures gens au monde, le meilleur système de santé au monde.»

Au cours de sa présidence, M. Trump a souvent menti ou exagéré, mais cette fois-là, il disait la vérité. Le groupe de travail contre le coronavirus réunissait le Dr Anthony Fauci, un expert renommé en maladies infectieuses, et la Dre Deborah Birx, qui avait travaillé avec ce dernier pendant des années contre le VIH/sida.

Leur présence a donné à la communauté médicale l'espoir que le président se laisserait guider par les scientifiques, rappelle Lawrence Gostin, un expert en santé publique à l'Université de Georgetown.

«Il a obtenu le bénéfice du doute des experts de la santé publique parce qu'il s'est entouré de personnes qui respecteraient la science, souligne-t-il. Mais peu importe si vous vous entourez de bonnes personnes si vous ne les écoutez pas.»

Donald Trump n'a pu s'empêcher de rompre avec ses propres experts.

Il a fait pression pour une réouverture rapide de l'économie alors que les spécialistes l'avaient averti d'aller plus lentement.

Il a promu l'utilisation de l'hydroxychloroquine, disant que ce médicament changerait la donne et qu'il l'avait lui-même utilisé, au mépris des avertissements fédéraux contre ce remède antipaludique. Il ne cesse d'affirmer que le virus va bientôt «disparaître». Et il a récemment rejeté un avertissement du chef des Centers for Disease Control and Prevention, le Dr Robert Redfield, voulant que les États-Unis subiraient le pire recul sur le plan de la santé publique si on n'encourageait pas plus les mesures d'atténuation, comme le port du couvre-visage.

«Je pense que ça va très bien, a déclaré Donald Trump. Nous sommes sur la bonne voie.»

Le président finit souvent par devenir son pire ennemi en ne voulant pas contrôler ses impulsions, ou en s'en montrant incapable. La campagne qu'il mène se résume moins à un choix entre candidats qu'à un référendum sur lui-même, un aspect qu'il tentera de renverser avant le mois de novembre.

Et son héritage le plus durable sera d'avoir sapé la confiance des Américains envers les institutions, mentionne Brian Ott, le directeur du département de communication de l'Université Missouri State University.

«Il a fait la guerre à la science, aux faits et à la vérité, souligne M. Ott. En bref, il a dégradé le poste qu'il occupe et la nation entière avec ses mensonges sans fin.»