L'Inuit Lucassie Arragutainaq a contribué au projet SIKU, cofondé par l'écologiste et documentariste canadien Joel Heat.

Pour un Wikipédia du Nord

Trois Inuits du Nunavut sont morts l’hiver dernier quand leur motoneige grand format a coulé dans la baie d’Hudson, la glace ayant cédé sous eux en plein mois de janvier. Ce triste coup du sort était un rappel des changements qui ont cours en Arctique. Et si une plateforme numérique, à la fois réseau social et encyclopédie, pouvait aider les communautés à affronter ces nouveaux dangers? Voilà ce à quoi SIKU vient s’attaquer.

Siku, en inuktitut, signifie «sea ice», la glace qui recouvre les mers. En Arctique, c’est la glace qui relie les communautés les unes aux autres. L’image représente en soit le projet SIKU, mis sur pied par l’Arctic Eider Society (AES), cofondée par l’écologiste et documentariste canadien Joel Heath. 

Ce dernier, rencontré par Le Soleil à la Conférence Arctic Change, tenue à Québec cette semaine, définit l’outil comme une «plateforme sociale de cartographie et de savoir-faire inuit». Plus simplement, il a déjà comparé son idée à un Wikipédia du Nord. 

Conditions météorologiques, fonte ou mouvement des glaces, niveau des eaux, qualité ou quantité des proies, tout y serait répertorié en une grande base de données alimentée par les populations locales. Ces informations pourraient ensuite être utilisées par les décideurs locaux ou par la communauté scientifique. 

L’idée est si bonne qu’elle a été retenue cette année pour une bourse de 750 000 $ remise par Google via son prix Global Impact. C’est ce financement qui permet aujourd’hui à Joel Heath de faire la promotion du projet à Québec. La sortie grand public de l’application est prévue «dans un an environ» et M. Heath veut mobiliser les communautés autochtones et scientifiques à y adhérer.  

Par les Inuits pour les Inuits

«Mais surtout les Inuits», a-t-il insisté. Car l’outil est pensé par eux et pour eux. Avec les communautés inuits de Sanikiluaq, d’Inukjuak, de Umiujaq, de Kuujjuarapik et la communauté crie de Chisasibi, l’AES sonde depuis trois ans «les priorités locales». Priorités auxquelles SIKU tenterait de répondre.

Du côté de Sanikiluaq par exemple, Lucassie Arragutainaq, qui représente les chasseurs et trappeurs de sa communauté, s’interrogeait sur certains phénomènes observés lors d’activités de chasse ou de pêche. Comme ces phoques qui, au lieu de flotter une fois abattus, coulaient à pic dans les eaux glaciales de la baie d’Hudson. 

M. Arragutainaq fait partie de l’équipe qui a aidé à penser SIKU. «Nous voulons comprendre les changements qui se produisent car nous voulons continuer de chasser» et perpétuer le mode de vie inuit, a-t-il expliqué au Soleil

«La nourriture qui est dans les épiceries, c’est très important pour le Nord. Certains défis viennent des changements climatiques, d’autres proviennent des flots de rivières [régulés par les barrages hydroélectriques]. Le plancton, les poissons, bref, toute la chaîne alimentaire est affectée», a renchéri M. Heath. 

À Chesterfield Inlet, où SIKU sera développé cet hiver, la sécurité est devenue une priorité après un grave accident de motoneige qui a fait trois morts l’hiver dernier. Barnie Aggark, maire de la communauté à ce moment et déjà en discussions avec l’équipe de M. Heath, a perdu deux cousins dans la tragédie. 

«L’objectif principal est de fournir de l’éducation sur les changements qui se produisent avec la glace et de prévenir de nouveaux accidents», a-t-il expliqué, joint par les médias sociaux mardi. «La glace prend un mois plus tard et fond un mois plus rapidement qu’il y a 15 ans.»  

SIKU permettra à un chasseur de partager en ligne, avec sa communauté seulement ou au grand public, une photo de sa capture du jour, une observation sur l’état des glaces ou la présence d’un prédateur dans les parages. Les communautés qui ont participé au développement y ont déjà accès et les informations seront disponibles dès le lancement.  

Le tout, cartographié et enregistré par mots-clés (espèce animale, lieu, activité), permettra d’observer des tendances, des changements ou d’identifier des dangers. Les conseils locaux pourront ensuite prendre action sur les phénomènes auxquels ils font face. «C’est de la recherche basée sur la communauté. Cela aide également à l’autodétermination des populations inuits», a poursuivi Joel Heath. 

En soi, a-t-il imagé, c’est aussi une façon de perpétuer «la tradition orale» des Inuits, chez qui les anciens racontent le savoir-faire de génération en génération. «Les jeunes peuvent aider les anciens avec la technologie, et eux, transmettre leurs connaissances.»