L’ex-entrepreneur en construction Lino Zambito, qui a dévoilé les dessous du financement politique, est sous escorte policière pour des questions de sécurité. C’est donc entouré de quatre policiers qu’il s’est promené dans les couloirs du palais de justice de Québec.

Zambito écorche Lafrenière au procès Normandeau-Côté

Le commissaire Robert Lafrenière a été reconduit à la tête de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) grâce à l’arrestation de l’ex-vice-première ministre Nathalie Normandeau et sous la pression du premier ministre Philippe Couillard, a affirmé Lino Zambito lors de son passage à Québec, mercredi. Celui qui s’est fait un nom à la commission Charbonneau dit tenir l’information du député libéral Guy Ouellette, qui devra témoigner à son tour jeudi.

M. Zambito, ex-entrepreneur en construction qui a dévoilé les dessous du financement politique, est sous escorte policière pour des questions de sécurité. C’est donc entouré de quatre policiers qu’il s’est promené dans les couloirs du palais de justice de Québec.

Le témoin a été questionné mercredi matin par Me Jacques Larochelle, avocat de Marc-Yvan Côté. Il était le premier d’une série de personnes à être interrogées pour identifier les sources des fuites de renseignements policiers et de preuves dans la cause de l’ex-vice-président de Roche, de Mme Normandeau et quatre coaccusés. Selon la défense, il s’agit d’une offensive concertée justifiant l’arrêt des procédures. 

M. Zambito a expliqué comment le député Ouellette, un ancien policier de la Sûreté du Québec avec qui il a eu de nombreux échanges, lui aurait indiqué que Denis Gallant, ex-procureur de la commission Charbonneau, était sur la «short list» et même le favori pour devenir commissaire de l’UPAC en 2016. 

Or, le premier ministre aurait imposé son choix, celui de la continuité, au conseil des ministres. «M. [Martin] Coiteux [ministre de la Sécurité publique], quand il se l’est fait imposer, il n’était pas de bonne humeur. Il aurait dit aux gens : vous allez vivre avec la décision», a raconté M. Zambito. 

À son avis, Denis Gallant n’a pas été retenu parce qu’«il est trop honnête et c’est trop dangereux pour lui et le PLQ [Parti libéral du Québec]». 

Le ministre Coiteux a réagi peu après en marge du caucus présessionnel des libéraux qui se tient à Québec. «On a mis un comité sur pied avec le mandat de nous donner au gouvernement minimum trois candidatures valables. Le gouvernement a fait son choix et on a déjà expliqué le choix que nous avons fait», a-t-il confirmé. «C’était une jeune institution qui avait besoin de stabilité, des enquêtes importantes en cours», a-t-il résumé, refusant de dire si le nom de Denis Gallant figurait sur la liste soumise. 

Lino Zambito est également revenu sur le témoignage d’un «enquêteur important» — désormais identifié comme Mathieu Venne — dévoilé la semaine dernière et selon lequel les arrestations de Nathalie Normandeau, de Marc-Yvan Côté et de cinq autres personnes liées ont été devancées au jour du dévoilement du budget provincial, le 17 mars 2016. 

M. Zambito a fait un lien avec son propre sentiment que l’UPAC a précipité son enquête, que le corps de police avait besoin d’un «gros bonnet» pour obliger le renouvellement du mandat de Robert Lafrenière. En janvier 2016, il en avait d’ailleurs fait part à des policiers venus l’interroger. En guise de réponse, il a obtenu un sourire, a rapporté le témoin. 

«Un calcul de Lafrenière»

«Le chat a sorti du sac la semaine passée. C’était un calcul de M. Lafrenière, il a mis à genoux les libéraux. J’aurais mal perçu qu’on arrête Mme Normandeau et que le lendemain matin, les libéraux mettent M. Lafrenière à la porte», a expliqué M. Zambito, qui présente l’ex-vice-première ministre comme «un bouc émissaire» désigné par les libéraux. 

De la même façon, le témoin croit que le coulage d’informations qui déplaît à la défense «provient de la haute direction de l’UPAC». 

Sa thèse à l’effet qu’il pourrait s’agir de l’ex-procureur en chef de l’UPAC, Sylvain Lépine, nommé juge depuis, a toutefois été mise à mal. Me Denis Dolbec, un conseiller juridique plus ou moins ami qui aurait rapporté ses propos, a parlé d’une mauvaise interprétation. Le principal intéressé a nié les faits catégoriquement. 

Les avocats de la défense ont admis qu’ils devaient chercher ailleurs. C’est dans cette optique que Guy Ouellette sera invité à témoigner en cour, jeudi après-midi, après sa participation au caucus libéral. Deux autres personnes suspectées d’être à la source des fuites policières dans le dossier Normandeau-Côté ont aussi été convoquées. Il s’agit du policier Stéphane Bonhomme, qui aurait subtilisé les documents dans les locaux de l’UPAC, et de l’ex-policier de la Sûreté du Québec Richard Despatie, qui aurait servi de relais et dont le téléphone a été utilisé pour «appâter» M. Ouellette avant son arrestation en octobre. 

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DOSSIER SAM HAMAD EN SUSPENS À L'UPAC

Un dossier concernant spécifiquement Sam Hamad a été ouvert à l’UPAC, mais faute de temps, il n’y a pas eu d’enquête approfondie, a révélé mercredi l’enquêteur principal dans la cause Normandeau-Côté.

Mathieu Venne est cet enquêteur cité dans le rapport Comeau concernant les fuites de renseignements policiers dans les médias. Dans la boîte des témoins, mercredi, il a répété comment les arrestations du 17 mars 2016 ont été devancées à trois reprises en l’espace de quelques heures sans qu’il ne sache par qui ni pourquoi. Il a confirmé sa désapprobation du battage médiatique qui s’en est suivi, appelant au respect de tous les «humains».

M. Venne a aussi raconté comment il a été intéressé, après saisie et analyse de l’ordinateur de Marc-Yvan Côté, par des courriels reliant le représentant de Roche à son ancien collègue, désormais ministre, Sam Hamad. Sa supérieure immédiate, Geneviève Leclerc, l’a toutefois invité à les mettre de côté «parce que ça deviendrait trop gros» avec le cas de Mme Normandeau. L’enquêteur a tout de même ouvert ce qu’il appelle un «dossier opérationnel» avec copie des courriels, qu’il a déposé sur un serveur interne et sur un CD remis à un collègue. 

Ces courriels se sont retrouvé dans un reportage de Radio-Canada diffusé le 31 mars 2016. M. Venne a assuré être «tombé à terre» en voyant cela et il a nié être à la source de la fuite. Il a d’abord pensé que c’était Marc-Yvan Côté lui-même qui avait partagé l’information pour faire dérailler son procès, puis il a changé d’idée après les perquisitions et les arrestations d’octobre dernier impliquant deux collègues du Centre de gestion des signalements et le député Ouellette. 

L’enquêteur de Joug n’a pu expliquer comment il se fait que la copie informatique du dossier opérationnel a été modifiée en août 2015 par quelqu’un — pas lui, assure-t-il — qui aurait utilisé à la fois sa clé informatique et son mot de passe pour y accéder. M. Venne a fait valoir qu’il avait lui-même découvert et dénoncé la situation à l’enquêteur Michel Comeau. Il a également souligné que le CD avait disparu de la copie physique du dossier. 

Le policier a convenu, à la suggestion de Me Jacques Larochelle, que n’importe quel enquêteur pouvait avoir accès aux informations coulées. Il n’a pas nié qu’il ait pu demander à sa supérieure si les fuites dans les médias auraient pour effet de réactiver l’enquête sur Sam Hamad. Mme Leclerc sera appelée à témoigner jeudi.