La frontière mexicano-américaine est-elle vraiment prise d’assaut par un tsunami de migrants irréguliers?

Vérification faite: un tsunami de migrants illégaux?

L’AFFIRMATION: «À partir de 2009, l’Administration précédente a relâché la plupart des étrangers appréhendés à la frontière et qui réclamaient l’asile, leur remettant simplement un document qui leur demandait de se présenter à une audience à une date ultérieure. Le mot s’est vite passé qu’en invoquant la peur de retourner dans son pays, n’importe qui pouvait rester aux États-Unis. Alors ce qui devait arriver est arrivé. Le nombre d’entrées illégales a grimpé en flèche. Les demandes d’asiles ont explosé et le pourcentage des demandes méritoires — celles qui sont approuvées — a décliné», a commenté cette semaine le procureur général américain, Jeff Sessions, pour défendre sa politique qui a amené les services frontaliers américains à séparer plus de 2000 enfants de leurs parents.

Avec le décret que le président Donald Trump a annoncé mercredi, cette pratique universellement dénoncée devrait prendre fin. Mais qu’en est-il du fond de l’histoire? La frontière mexicano-américaine est-elle vraiment prise d’assaut par un tsunami de migrants irréguliers?

LES FAITS

Il y a deux grandes façons d’aborder la question. On peut, d’abord, se demander si les contrôles frontaliers arrêtent plus d’«étrangers illégaux» (illegal aliens) à la frontière sud des États-Unis. Et de ce point de vue, la réponse est clairement «non».

En 2000, d’après des chiffres gouvernementaux, la police frontalière américaine (border patrol) a appréhendé pas moins de 1643 000 personnes le long de la frontière avec le Mexique. Mais en 2017, seulement 394 000 migrants y ont été arrêtés, un recul de plus de 75 %. Notons que cette baisse ne peut pas s’expliquer par des coupures dans la surveillance puisqu'il y avait l’an dernier près de deux fois plus d’agents dans ce secteur qu’en 2000, soit 16 600 contre 8600.

Fait intéressant, en 2000, pas moins de 98 % des gens arrêtés le long de la frontière «sud-ouest», comme on l’appelle aux États-Unis, étaient d’origine mexicaine. En 2017, c’était seulement 42 %, en partie parce que les besoins de main-d’œuvre peu qualifiée des États-Unis ont diminué, en partie parce que l’économie mexicaine fait mieux qu’avant, mais aussi parce que ceux qui passent par là viennent de plus en plus d’Amérique centrale, en particulier des trois pays du «Triangle du nord» : Guatemala, Honduras et El Salvador.

Pour différentes raisons (long passé de guerre civile, appareils d’État et de police très faibles, trafic de drogue, corruption, etc), ces pays traversent présentement une période de sévères violences commises par des gangs criminels. Les taux d’homicides sont effarants (plusieurs dizaines de fois ceux du Québec), l’extorsion y est répandue, de même que l’embrigadement de force dans les gangs. Pour cette raison, des centaines de milliers de gens ont fui ces trois pays au cours des dernières années, la plupart se dirigeant vers les États-Unis. Pour la première fois en 2016, le nombre d’arrestations de gens provenant de ces trois pays (201 000) à la frontière É-U/Mexique a surpassé les arrestations de ressortissants mexicains (193 000).

Ce qui nous mène à la deuxième manière de mesurer la «vague» de migrants : le nombre de demandeurs d’asile, soit des étrangers se trouvant en sol américain et qui refusent de quitter le pays, citant la crainte de persécutions. C’est différent de simplement passer la frontière et, de ce point de vue, il y a bel et bien eu une «explosion» des cas récemment : d’après des données du Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU, entre 2000 et 3000 personnes par mois demandaient l’asile aux États-Unis au cours des années 2000; depuis 2013, ce nombre a rapidement augmenté et fluctue entre 10 000 et 15 000 par mois depuis 2016.

Plus du tiers (36 %) proviennent des pays du «Triangle du nord», selon le plus récent rapport du ministère américain de la Sécurité nationale sur les réfugiés et les demandeurs d’asile. Ceux-là sont presque tous passés en entrevue, ce qui crée apparemment une forte pression sur la bureaucratie de ce ministère.

Cependant, lit-on aussi dans ce document, les États-Unis ont déjà eu à faire face à encore plus de demandes d’asile qu’aujourd’hui. C’était au milieu des années 90, notamment à cause des guerres civiles qui faisaient rage en Amérique centrale.

De la même manière, il est vrai de dire que le taux de rejet de ces demandes s’est accru dernièrement, passant de 49 % en 2010 à 62 % en 2017, mais ce taux avoisinait les 70 à 80 % à la fin des années 90, d’après la base de données TRAC sur l’immigration de l’Université de Syracuse.

VERDICT

Pas si clair. Le nombre d’arrestations d’immigrants illégaux à la frontière mexicano-américaine a fondu des trois quarts depuis 2000, ce qui n’est pas du tout cohérent avec l’idée d’une vague de migrants sans précédent. Toutefois, il est vrai de dire qu’il y a eu une très forte augmentation des demandes d’asile et de leur taux de rejet depuis quelques années — même si la situation actuelle n’est pas sans précédent.