Vent de tempête sur la Maison-Blanche

Depuis des semaines, la Maison-Blanche ressemble à un navire secoué par une mer déchaînée. Et le retour du beau temps n’est pas pour demain. Hanté par les fantômes du passé, suivi à la trace par la Justice, affaibli par les querelles internes, le capitaine Donald Trump s’accroche à la barre. M. le Président, avez-vous le mal de mer?

9 avril 2018. Au petit matin, le FBI mène des perquisitions au bureau, au domicile et jusque dans la chambre d’hôtel de Michael Cohen, l’ancien avocat du président Donald Trump! Même à Washington, la capitale qui a tout vu et tout entendu, la nouvelle fait l’effet d’une bombe politique. Durant des années, Cohen a été le fidèle pitbull de l’empire Trump. L’incontournable qui flattait ceux qu’il fallait cajoler, signait des chèques à ceux qu’il fallait acheter et tordait les bras de ceux qu’il fallait intimider. 

De sources officielles, les agents du FBI enquêtent sur une fraude bancaire. Ils cherchent aussi les preuves de paiements versés à deux femmes qui prétendent avoir eu des relations sexuelles avec Donald Trump. La plus connue est une star du porno, Stephanie Clifford, alias Stormy Daniels. L’avocat Cohen lui aurait versé 130 000 $ pour acheter son silence, juste avant les élections de 2016. Il pourrait s’agir d’une dépense électorale illégale.

Les perquisitions du FBI font sortir Donald Trump de ses gonds. Le président évoque «une chasse aux sorcières». Mais le vrai danger est ailleurs. Il semble que l’avocat Cohen enregistrait en secret ses conversations téléphoniques. Y compris avec Donald Trump. Qui sait quel squelette les enquêteurs du FBI pourraient découvrir dans les placards, en écoutant ces enregistrements?

Le pire, c’est que «l’affaire Stormy Daniels» ne fait que commencer. Madame Clifford a entamé trois poursuites judiciaires contre Donald Trump et son ancien avocat chéri, notamment pour diffamation. Au passage, elle se vante d’avoir donné la fessée au président, avec un magazine dont il faisait la page couverture. Last but not least, elle prétend que l’entourage du président l’a menacée, ce qui complète le scénario digne d’une série policière bon marché.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, la rumeur veut que l’avocat Michael Cohen songe à se «retourner» contre le président Trump pour collaborer avec la Justice. [1] En septembre, Cohen confiait au magazine Vanity Fair qu’il était prêt à mourir pour Donald Trump. Maintenant, il semble moins sûr… [2]

Michael Cohen, au centre, l'ancien avocat du président Trump
Stephanie Clifford, alias Stormy Daniels

La tempête Comey

Avant même que la Maison-Blanche ait fini de recoller les morceaux éparpillés par l’ouragan Stormy Daniels, une autre tempête se déchaîne.

Le 10 avril, l’ancien directeur du FBI, James Comey, publie ses mémoires. Un livre dévastateur. Comey compare le fonctionnement de la Maison-Blanche de Donald Trump à celui de la Mafia, qu’il a connue au début de sa carrière. La Loi du silence. Le patron qui contrôle tout. Les serments de loyauté. La vision du monde dominée par le sentiment d’être seul contre tous. Le mensonge érigé en système, dans les grandes comme dans les petites choses.

Le livre de James Comey ressemble à un règlement de compte. Après tout, n’est-ce pas Donald Trump qui l’a congédié, en mai 2017? Ne reculant devant rien, M. Comey raconte même la réaction exagérée de Donald Trump à la rumeur voulant qu’un vidéo obscène le montre en compagnie de prostituées, lors d’un voyage à Moscou, en 2013. Un brin perfide, il s’étonne que le président soit aussi obsédé par des images dont il a toujours nié l’existence… 

Toutes ces histoires déclenchent une colère présidentielle de 10 sur l’échelle de Richter. Peu importe. Car Donald Trump n’a pas fini d’entendre parler de l’ancien directeur du FBI. En mai 2017, il se vantait de l’avoir viré parce qu’il refusait d’abandonner une enquête sur le rôle joué par la Russie dans les élections américaines. [3] Une déclaration irréfléchie, qui pourrait lui attirer des accusations d’obstruction à la justice.*

En attendant, les indiscrétions de James Comey donnent des munitions au procureur spécial Robert Muller, qui préside une commission d’enquête sur une éventuelle ingérence de la Russie dans les élections américaines de 2016. Une mauvaise nouvelle pour le président, qui devra probablement témoigner devant la commission, au cours des prochains mois. Sachant que Monsieur se contrôle aussi facilement qu’une grenade dégoupillée, son entourage craint déjà que la colère lui fasse dire une grosse, voire une très grosse bêtise.

Avec M. Trump, le scénario du pire ne doit jamais être exclu. 

James Comey, ancien directeur du FBI

Le retour de M. Magoo

Vu de l’extérieur, le président Trump apparaît plus isolé que jamais. Ce qui ne l’empêche pas de jeter de l’huile sur le feu. Un jour, il menace de mener une purge au ministère de la Justice. Le lendemain, le New York Times révèle qu’il envisage d’accorder le pardon présidentiel à deux anciens collaborateurs aux prises avec la justice. L’un d’eux, Paul Manafort, l’ex-directeur de sa campagne, a plaidé non-coupable à 12 chefs d’accusations, notamment pour «complot contre les États-Unis» et pour «blanchiment d’argent».

Reste que le sport favori du président consiste à tourmenter son éternel souffre-douleur, le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions. Donald Trump l’a surnommé M. Magoo, en l’honneur d’un personnage de dessins animés. Selon son humeur du moment, le président l’accuse «d’inaction», de «couardise» ou de «déloyauté». Il se dit «extrêmement déçu» de son travail, sans pour autant le congédier. À la blague, on dit même que le président soutient son procureur général avec autant de grâce qu’une corde soutient un pendu.

Sous le règne de Donald Trump, les collaborateurs de la Maison-Blanche semblent tous assis sur un siège éjectable, que le président peut actionner à sa guise. En l’espace d’une année, plus d’une trentaine de ministres ou de conseillers sont partis, de gré ou de force. Un roulement de personnel qui atteint 34 %, contre 9 % sous la présidence de Barack Obama. [4]

Et ça continue. Il y a quelques jours, le président a viré son conseiller à la sécurité nationale, H.R. McMaster. Il est vrai que l’ancien général n’avait pas aidé sa cause en comparant l’intelligence du président à celle «d’un enfant de la maternelle», lors d’un dîner privé. Même chose pour le secrétaire d’État, Rex Tillerson, congédié à cause d’un désaccord sur les relations avec l’Iran. Dans ce cas précis, la rumeur voulait que le secrétaire Tillerson ait traité le président «d’idiot». 

Vraiment? Les farceurs disent qu’à la rigueur, on aurait peut-être pardonné à MM. McMaster et Tillerson d’avoir insulté le président. Mais de quel droit se sont-ils permis de révéler des secrets d’État? 

Jeff Sessions, procureur général des États-Unis

LES pellicules politiques

C’est entendu. La présidence Trump n’a rien d’une mer calme et tranquille. Mais contre toute attente, le président dispose encore de plusieurs cartes dans son jeu. Le chômage se trouve au plus bas. L’économie se porte plutôt bien. Et les tarifs douaniers imposés aux produits chinois se révèlent extrêmement populaires. Tout compte fait, les cyniques disent que les ennuis judiciaires du président constituent une diversion utile.

Dans la tourmente, les comportements étranges du président attirent moins l’attention. À la mi-février, au lendemain d’une fusillade ayant fait 17 morts dans une école, Monsieur jouait les superhéros. Mieux, il déclarait que s’il avait été sur les lieux, il aurait affronté le tueur, avec ou sans arme. Quelques jours plus tard, il se vantait d’avoir inventé des chiffres sur le déficit commercial des États-Unis, lors d’une rencontre avec Justin Trudeau. [5] Cette semaine, on l’a vu balayer les pellicules sur l’épaule du président français, Emmanuel Macron, en visite officielle à Washington. 

De la même manière, on s’intéresse moins aux faux pas de l’administration. En commençant par les frasques de Scott Pruitt, le directeur de l’Agence de protection de l’Environnement (EPA). Certes, on peut faire mine d’oublier que Monsieur ne croit pas aux changements climatiques, alors qu’il doit protéger l’environnement. Mais que penser des 40 000 $ qu’il a engloutis dans un voyage de cinq jours au Maroc? Ou des 43 000 $ consacrés à l’achat d’une cabine sécurisée, pour protéger ses conversations?

Selon la chaîne de télévision CNN, Scott Pruitt aurait aussi dépensé 3 millions $ pour s’entourer d’un imposant dispositif de sécurité, fonctionnant 24 heures sur 24? À un certain moment, une trentaine d’agents auraient ainsi veillé sur la sécurité du très précieux directeur de l’EPA. Un chiffre étonnant, quand on sait qu’au milieu des années 2000, la directrice de l’EPA, Christine Todd, se rendait au travail à pied…

De quoi donner raison à l’humoriste qui s’écriait : «Je rêve de travailler pour l’administration Trump parce que je suis très paranoïaque et qu’il s’agit du seul endroit où mes pires craintes paraissent toujours justifiées.»

***

* Un rapport de la Chambre des représentants, à majorité républicaine, vient de conclure que l’équipe Trump a multiplié les maladresses dans ses rapports avec la Russie, sans pour autant avoir commis de gestes hautement répréhensibles.

  1. Trump Says Cohen’s Legal Troubles Do Not involve Him, The New York Times, 26 avril 2018.
  2. Michael Cohen Would Take a Bullet for Donald Trump, Vanity Fair, 6 septembre 2017.
  3. Trump Admits Comey Firing Related to Russia Probe, NBC News, 13 mai 2017.
  4. Trump’s Staff Turnover Is the Highest for Any Presidency in Decades, Fortune, 13 février 2018.
  5. Trump Brags He Made up Trade Facts in Meeting With Trudeau, The Canadian Press, 15 mars 2018.