Des chauffeurs de taxi manifestant à Montréal contre le projet de loi 17 sur la réforme de l’industrie, le 5 avril dernier.

Réforme de l’industrie du taxi: un recul ou une avancée?

Transformant du tout au tout l’industrie du taxi, le projet de loi 17 divise. Alors que certains applaudissent une grande avancée vers la modernité, d’autres s’inquiètent que le Québec vive un énorme recul. Au premier jour des consultations parlementaires sur le projet de loi, Le Soleil donne la parole à deux vues divergentes.

Des opportunités extraordinaires

Heureux que le projet de loi 17 reprenne «l’essentiel des recommandations» du groupe de travail qu’il a présidé, Guillaume Lavoie croit qu’il s’agit «d’une bonne nouvelle pour la mobilité des personnes».

«Ça ouvre des opportunités extraordinaires pour la complémentarité des systèmes de transport. C’est pas vrai qu’un autobus peut toujours m’amener du point A au point B», lance M. Lavoie, qui est chargé de cours à l’École nationale d’administration publique et qui a présidé l’an dernier le Groupe de travail sur l’économie collaborative (GTEC), créé par le gouvernement Couillard. 

En abolissant les quotas de voitures de taxi dans une ville et en accueillant à bras ouverts le covoiturage et les nouveaux modèles d’affaires, le projet de loi 17 devrait faire en sorte qu’il y ait moins de voitures sur les routes du Québec, mais que celles-ci soient davantage utilisées, évalue M. Lavoie. 

«Tous les jours, au Québec, il y a 25 millions de sièges de voiture vides qui sont en mouvement. C’est un potentiel énorme», croit-il. M. Lavoie se réjouit que le gouvernement permette enfin aux simples citoyens de faire de l’argent avec le covoiturage, en travaillant soit pour Uber, ou pour n’importe quelle compagnie ou coopérative qui voudra profiter de ce nouveau marché. 

«Ça fait 40 ans qu’on dit aux gens de covoiturer, que c’est bon pour la congestion et pour l’environnement, mais ça ne marche pas. Il faut que la contrainte de covoiturer soit compensée», évalue M. Lavoie. 

Le chargé de cours ne croit pas que le projet de loi 17 va favoriser la compagnie Uber, mais plutôt mettre des concurrents sur son chemin. «À force de vouloir jouer au méchant, de vouloir mettre des règles serrées, on a donné tout le marché à Uber, le plus gros des concurrents du taxi», déplore-t-il. 

Le GTEC est d’accord avec le principe de compensation pour la perte de valeur des permis de taxi, mais il juge que le cas de chaque propriétaire de taxi devrait être évalué de façon individuelle, par Revenu Québec. «Dans l’industrie du taxi, il y a de l’évasion fiscale très importante. Il ne faudrait pas prendre de l’argent public pour compenser des revenus qui n’ont pas été déclarés.»

Guillaume Lavoie ajoute que la modernisation de l’industrie du transport de personnes fait partie des urgences à régler au Québec.

Handicapés et aînés oubliés

«Tout le système qui a été bâti depuis des décennies pour favoriser le transport adapté, tout ça est anéanti», déplore Rosanne Couture, directrice générale de l’Alliance des regroupements des usagers du transport adapté du Québec (ARUTAQ).

Mme Couture raconte être tombée «littéralement par terre» à la lecture du projet de loi 17, qui reste muet sur les services de transport offerts aux personnes handicapées. «Avec le vieillissement de la population, c’est incroyable l’augmentation de la clientèle qu’il va y avoir. Je sais pas comment le nouveau marché du transport de personnes va pouvoir répondre à ça», lance-t-elle. 

L’ARUTAQ est d’avis que le ministre des Transports François Bonnardel ne s’est «nullement préoccupé» des personnes handicapées et des aînés lorsqu’il dit qu’il met l’usager au cœur de sa réforme. Surtout que celle-ci mise gros sur la réservation d’une voiture au moyen d’applications mobiles. 

«Le projet de loi n’a pas été pensé pour la clientèle qui en a réellement besoin. La clientèle jeune qui utilise les applications, elle est volatile. Elle n’a pas de problème à se déplacer», fait valoir Mme Couture. 

L’ARUTAQ demande au ministre de «revoir complètement» le projet de loi pour s’assurer que le droit au transport des personnes handicapées sera respecté. Mme Couture raconte avoir rencontré M. Bonnardel le 13 décembre 2018, mais se dit très déçue que ses propositions n’aient pas trouvé écho dans le projet de loi. 

Rosanne Couture s’inquiète que la tarification variable qui pourra désormais s’appliquer au Québec fasse en sorte que les aînés et les personnes à mobilité réduite paient davantage pour être transportées. «Il existe des règles à l’heure actuelle qui interdisent de surcharger un client si celui-ci prend plus de temps à entrer ou à sortir d’un taxi. Mais là, tout le monde pourra faire n’importe quoi.»

Si elle dit ne pas être contre la modernité, Mme Couture milite pour que l’industrie du transport de personnes reste aussi balisée et sécuritaire qu’elle l’est en ce moment. 

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LES CHAUFFEURS MANIFESTERONT AUTOUR DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE

Des chauffeurs de taxi en provenance des quatre coins du Québec se réuniront mercredi autour de l’Assemblée nationale pour faire «entendre leur colère», au premier jour des consultations parlementaires sur le projet de loi 17. 

La circulation risque d’être perturbée à l’heure de pointe matinale sur la colline parlementaire. Les chauffeurs de taxi stationneront leurs véhicules près du bureau du ministre des Transports François Bonnardel, situé au 700, René-Lévesque Est, avant de se rendre manifester à pied à l’Assemblée nationale sur le coup de 10h. 

Même si de nombreuses rencontres ont eu lieu entre le ministre Bonnardel et des représentants de l’industrie du taxi depuis le dépôt du projet de loi le 20 mars, le gouvernement caquiste maintient le cap et souhaite libéraliser totalement l’industrie du transport de personnes. S’il est adopté, le projet de loi 17 aura pour effet de rendre nulle la valeur des permis de taxi actuels. 

Abdallah Homsy, président du Regroupement des intermédiaires du taxi de Québec (RITQ), réclame une compensation pleine et entière de la valeur des permis. «Arrêtez de faire payer le contribuable. Allez chercher cet argent-là chez Uber», lance-t-il en s’adressant au gouvernement.  

M. Homsy indique qu’un «dialogue» s’est ouvert avec le gouvernement depuis lundi, mais «ça ne rassure pas encore la base».