Raymond Théberge, nouveau commissaire aux langues officielles, était de passage au Droit cette semaine.

«On n’a plus de champions»

Le nouveau commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, ne passe pas par quatre chemins pour exprimer son opinion quant à l’importance que semble accorder le gouvernement Trudeau à la dualité linguistique au pays. À ses yeux, il « n’a pas fait sa job ».

En rencontre éditoriale avec Le Droit, celui qui est entré en poste à la fin janvier pour un mandat de sept ans n’a pas hésité à lancer une pointe au premier ministre.

« À moins que je ne me trompe, je n’ai pas entendu clairement un message à cet effet-là. Le premier ministre, à mon avis, n’a jamais affirmé l’importance des langues officielles et de la dualité linguistique. À tout le moins, on est en attente. On a changé le titre du ministère, les langues officielles n’y apparaissent plus, on a simplement à faire le constat. Nous, ces messages-là, on va s’assurer de les passer », indique le commissaire.

Le Franco-Manitobain, qui estime que son profil intimement lié à l’éducation colorera sa vision à titre de commissaire, affirme que le gouvernement aura une occasion en or de lancer un message clair lorsque viendra le temps d’annoncer s’il va de l’avant ou non avec la modernisation de la Loi sur les langues officielles, qui date de 1969.

« Si le gouvernement décide de ne pas poursuivre (dans cette voie), c’est un message très clair. Ça enverra un message qu’on n’est pas vraiment intéressé à moderniser la Loi, qu’on se satisfait du statu quo. [...] On approche du 50e anniversaire de la loi, et les anniversaires, c’est toujours un bon temps pour poser des gestes », affirme-t-il, soulignant qu’il est prématuré de présumer des conclusions auxquelles en arriveront les comités parlementaire et sénatorial.

Le commissaire Théberge, qui prévoit déposer l’automne prochain un document détaillant sa position sur la modernisation de la loi, rappelle aussi que plusieurs attendent impatiemment des mesures concrètes émanant de la Feuille de route sur les langues officielles.

« Je pense qu’on va avoir une indication dans le budget fédéral présenté mardi. Mon prédécesseur avait déjà identifié certains dossiers prioritaires, comme la petite enfance, l’immigration, le financement des organismes ou l’accès à la justice. Mais même si le plan répond aux attentes, il ne faut pas se dire que maintenant la question est réglée. C’est toujours un début, ce n’est pas une finalité. Il ne faut pas que ça vienne enlever la responsabilité des ministères de faire leur travail », s’exclame-t-il.

L’ex-recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton, qui soutient ne pas toujours avoir l’impression de vivre dans un pays bilingue lorsqu’il voyage d’un océan à l’autre, a sollicité une toute première rencontre avec le premier ministre Trudeau. Il souhaite aussi s’entretenir prochainement sur ce thème avec quelques ministres, dont Mélanie Joly, Marc Garneau et Scott Brison.

« Il faut s’entendre sur comment on voit la dualité. Moi, je ne la vois pas comme une énumération, je la vois comme un fondement. Ça fait partie du Canada, c’est l’une des valeurs fondamentales, c’est l’une des raisons pourquoi on a un Commissariat. [...] Quand on bâtit ce que j’appelle une maison de la diversité, il y a une fondation, et l’un des fondements, c’est la dualité linguistique. Je veux m’assurer que dans les prochaines années, ce concept-là ne se perde pas », explique M. Théberge.

Le legs de Jean-Robert Gauthier

Le nouveau commissaire soutient que la défense des droits linguistiques n’a pas perdu de sa pertinence, d’autant plus qu’à son avis, personne n’arrive à la cheville d’un fier défenseur de la francophonie comme l’était l’ancien sénateur et député Jean-Robert Gauthier, décédé en 2009.

« M. Gauthier était un champion, et aujourd’hui, on doit se poser la question : qui sont nos champions ? On n’a plus de champions. Les comités parlementaires et sénatoriaux sont très engagés, mais on n’a plus de Jean-Robert Gauthier. Pour les langues officielles, on peut avoir la meilleure loi possible, avec le plus de dents possible, mais il nous faut un leadership, une volonté de le faire », lance-t-il.

Parce que son rôle est celui de chien de garde, avec une responsabilité de sensibilisation et de promotion, il affirme qu’il n’hésitera pas, comme l’ont fait ses prédécesseurs, à déclencher des enquêtes ou encore à aller devant les tribunaux si les institutions fédérales ne respectent pas la législation.

« Mais on ne sera pas toujours sur la place publique. Comme j’ai déjà dit, si on passe notre temps à aller aux barricades, à un moment donné, on ne t’écoute plus. Il faut choisir ses enjeux », nuance-t-il.

Selon lui, les ministères doivent prendre des mesures positives et développer le réflexe d’anticiper les impacts sur les communautés de langues officielles lors de l’élaboration de leurs politiques. Un réflexe « qu’on n’a plus du tout » à l’heure actuelle, se désole-t-il.

LE COMMISSAIRE RAYMOND THÉBERGE SUR...

Le statut bilingue de la Ville d’Ottawa :

« Ça revient au commissaire Boileau de voir à son application. Par contre, c’est clair que la Ville d’Ottawa devrait être bilingue, c’est la capitale nationale. C’est une évidence. J’espère qu’il va y avoir la surveillance nécessaire pour que ça se produise. Disons que c’est un début. »

La création de l’Université de l’Ontario français et son impact possible sur l’Université d’Ottawa :

« Si je regarde la situation et l’évolution démographique de l’Ontario, avec la présence croissante de francophones dans le sud-ouest de la province, il y a un bassin et un potentiel important qui se développe. Après la huitième année, il y a à peu près 25 % des élèves qui quittent le système scolaire francophone car il n’y a pas d’occasion de poursuivre des études en français dans la région de Toronto. Il y a un manque d’accès. [...] L’Université d’Ottawa a beaucoup de programmes et ce serait bon de voir, sur ses 43 000 étudiants, combien viennent de Toronto. Je ne veux pas spéculer là-dessus. Il faut voir ça, à mon avis, comme si ça donne une certaine capacité de développement à la communauté franco-ontarienne, mais c’est la décision des Ontariens, pas la mienne. »

La controverse entourant Hockey Canada aux Jeux de PyeongChang :

« On a reçu des plaintes au Commissariat, donc on va enquêter. On ne sait jamais, lorsqu’on parle de la langue, qu’est-ce qui fera les nouvelles. Je ne m’attendais pas à ça. Étant donné qu’on a reçu des plaintes, on doit voir si elles sont recevables. »

Le bilinguisme chez Air Canada :

« Dans le rapport spécial qui a été soumis au Parlement, qui est maintenant entre les mains du gouvernement, il y avait différentes approches qui ont été proposées, dont les amendes. Moi, je pense qu’on devrait se poser la question : si on donne une amende à Air Canada, est-ce qu’ils vont changer leur comportement ? C’est extrêmement important qu’Air Canada respecte son engagement. C’est très symbolique, ce sont les Canadiens qui ont payé pour fonder l’entreprise. Sur le comment [les forcer à respecter la loi], c’est une combinaison de mesures. Il peut y avoir des ententes exécutoires qui sont signées, il peut y avoir des amendes, il peut aussi y avoir d’autres types de mesures pécuniaires. Moi, ma préoccupation, c’est que peut-être que pour eux, c’est la façon la plus facile [le paiement d’une amende]. Cost is doing business. »

Raymond Théberge

Les médias de langue officielle en situation minoritaire :

« C’est crucial. Si on n’a pas de presse francophone en milieu minoritaire, qui va raconter nos histoires ? Comment va-t-on être présent ? Ce n’est certainement pas le Ottawa Citizen qui va parler beaucoup de nous. Il y a eu une transformation de l’industrie. L’éditeur de La Presse disait que Google et Facebook ont contribué à retirer 1,3 milliard $ de revenus dans le système. Ç’a un impact partout. Et je ne pense pas que tous les impacts de la décision prise par Ottawa de ne plus placer d’annonces publicitaires dans les journaux et sur le web ont nécessairement été évalués. Il faut appuyer la presse minoritaire et lui donner le temps de s’adapter. C’est important qu’il y ait un financement concret pour aider à cette transition. »

Les commissaires Boileau et d’Entremont :

« On travaille ensemble, on collabore. On a déjà préparé ensemble des études sur l’immigration et l’accès à la justice. Ce sont des dossiers où on partage un intérêt. Le Nouveau-Brunswick a sa réalité, car il s’agit d’une commissaire aux langues officielles, alors qu’ici (en Ontario), c’est un commissaire aux services en français. On s’entraide et on a des rencontres sur une base régulière. »