La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland

«Le monde a besoin de l’Arabie saoudite», dit l’ex-ambassadeur canadien à Riyad

L’ambassadeur du Canada en Arabie saoudite, expulsé de ce pays en août, estime que la politique étrangère du Canada et des autres capitales à l’égard du royaume ne peut être basée sur leur seule répugnance à l’égard des violations des droits de la personne.

Dennis Horak, expulsé d’Arabie saoudite en août lorsque le régime a été outré par un message de la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, sur les droits de la personne, estime essentiellement que le petit royaume désertique wahhabite est trop important pour le laisser sombrer.

«Que cela nous plaise ou non, le monde a besoin de l’Arabie saoudite (...) Si elle devait sombrer dans le chaos, la Syrie ressemblerait à une partie de plaisir en comparaison», a déclaré M. Horak lors d’une conférence organisée mardi soir à Ottawa par le Conseil international du Canada. «Nous avons besoin d’une Arabie saoudite stable - aussi imparfaite qu’elle puisse être.»

M. Horak, qui n’est pas un partisan de la diplomatie déployée sur Twitter, croit que le message publié par la ministre Freeland était «mal avisé», mais il estime aussi que la réaction de Riyad avait été «absolument démesurée».

L’Arabie saoudite a brusquement rompu il y a deux mois ses relations avec le Canada et exigé des excuses, lorsque Mme Freeland a appelé à la libération immédiate de militantes détenues, dont Samar Badawi, défenseure des droits des femmes et soeur du blogueur Raif Badawi, lui-même détenu depuis 2012.

Mme Freeland a joint sa voix, mardi, à celle de ses homologues du G7 pour réaffirmer l’importance de la liberté de la presse et demander à l’Arabie saoudite de mener une enquête approfondie et transparente sur la disparition du journaliste Jamal Khashoggi.

Citoyen saoudien mais aussi résident permanent américain, M. Khashoggi s’est souvent montré critique à l’égard du régime saoudien. Il est entré il y a deux semaines dans le consulat du royaume à Istanbul, pour obtenir des documents administratifs, et on ne l’a pas revu depuis.

Dennis Horak, diplomate canadien de carrière, juge toutefois que la politique étrangère du Canada ne peut être dictée par des affaires comme celle de Raif Badawi - dont l’épouse vit à Sherbrooke - ou de M. Khashoggi, dont la disparition a provoqué un tollé dans le monde.

«Ceux qui me connaissent savent que j’ai du coeur», a-t-il déclaré mardi soir. «Mais vous ne pouvez pas dicter une politique étrangère sur la base d’un individu ou d’un cas individuel: il faut prendre en compte des intérêts beaucoup plus larges. Cela ne signifie pas que vous les ignorez, que vous les oubliez.»

De nombreuses fuites aux médias américains, basées sur les services de renseignement turcs, ont révélé que M. Khashoggi avait été tué, et probablement démembré avec une scie, par des agents saoudiens dépêchés expressément à Istanbul. Ces allégations ont été fermement démenties par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et par son père, le roi Salmane, dans des entretiens avec le président américain.

Donald Trump a d’ailleurs présenté sa défense la plus solide du régime saoudien, mardi, lors d’une interview accordée à l’Associated Press. Il compare alors l’affaire Khashoggi aux allégations d’agression sexuelle formulées à l’encontre de Brett Kavanaugh lors de l’audience de confirmation du nouveau juge à la Cour suprême des États-Unis.

«Je crois que nous devons d’abord découvrir ce qui s’est passé» à Istanbul, a déclaré M. Trump à l’AP. «Nous y voilà encore: on est reconnu coupable jusqu’à ce qu’on prouve notre innocence. Je n’aime pas ça: nous venons de vivre ça avec le juge Kavanaugh - et il était innocent depuis le début, si vous voulez mon avis.»