«Les radios pourraient changer si elles sentent de la pression», Catherine Dorion.

L'audacieux combat de Catherine Dorion, la «brouilleuse» d'ondes

Il est temps que Québec brise le «silence» face à l’«intimidation» de certaines de ses radios, lance Catherine Dorion. En ce jeudi après-midi gris et venteux, la députée solidaire est assise dans son bureau beige de l’Assemblée nationale et explique ce qu’elle souhaite voir arriver après la polémique qui a brouillé les ondes dans la capitale, cette semaine.

Coup sur coup, Catherine Dorion a été mise en demeure par CHOI Radio X, a été menacée de poursuite par l’animateur du FM93 Éric Duhaime, a répliqué dans une vidéo et a perdu son micro à l’émission de Sylvain Bouchard.

L’élue aurait pu laisser retomber la poussière en attendant la suite des procédures judiciaires. Mais elle n’a pas l’intention de s’arrêter là et souhaite que d’autres lui emboîtent le pas. 

«Il y a un climat d’intimidation ou de crainte qui s’est installé où on a trop à perdre à se mettre face à eux», dit-elle à propos de certaines radios. 

«Ce que je voudrais, c’est que ça vire de bord. Qu’on s’encourage à dire : “Non, ça n’a pas de bon sens”.»

Du jamais vu

La députée de Taschereau promet que son équipe et elle vont entrer en contact avec des gens qui ont été malmenés par des radios de Québec et qui seraient prêts à une «sortie du placard». Elle réfléchit aussi à d’autres moyens de mobilisation. 

«Les radios pourraient changer si elles sentent de la pression», dit-elle.


« Il y a un climat d’intimidation ou de crainte qui s’est installé où on a trop à perdre à se mettre face à eux. »
Catherine Dorion, députée de Québec solidaire

Pour la coalition Sortons les radio-poubelles, qui milite contre les «radios poubelles» depuis 2012, les assauts récents de Catherine Dorion sont du jamais vu. 

«On avait perdu tout espoir que ça pouvait être possible, mais ça vient bel et bien de se produire. Une élue critique ouvertement la radio-poubelle», a écrit Étienne Lanthier * sur le site de la coalition après la diffusion de l’entretien entre Catherine Dorion et Safia Nolin. 

C’est dans cet entretien que la députée laisse entendre que le discours de certains chroniqueurs et animateurs «encourage la division, la haine» et qu’ils «vont radicaliser du monde, comme du monde qui font des actes haineux, du monde qui font des meurtres» et pour lequel elle pourrait être poursuivie en diffamation. 

Selon M. Lanthier, certains passages de l’entretien constituaient la plus forte critique d’un élu depuis janvier 2017. Après l’attentat à la mosquée, le maire de Québec, Régis Labeaume, avait dénoncé «ceux et celles qui s’enrichissent avec la haine». Mais chaque fois, le maire s’abstenait de nommer des radios ou des animateurs en particulier. 

Le temps du «dégênage»

Cette semaine, dans une vidéo, Catherine Dorion a répliqué précisément à Éric Duhaime et à CHOI. 

«Ça vous tente pas que le monde se mette à se dégêner et à dire ce qu’ils pensent du travail que vous faites», a-t-elle dit. «Vous capotez parce que vous pensez que le vent pourrait virer de bord. [...] Votre règne est en train de passer date, les gars.»

Étienne Lanthier craint toutefois que les répercussions des sorties de Catherine Dorion se limitent à un «pic d’indignation» qui s’estompera en peu de temps. 

La députée de Taschereau assure que non. «Pour nous, ce n’est pas juste : “Éric Duhaime m’a fait chier, alors je lui réponds”. J’ai envie de participer au “dégênage”», dit-elle. 

Catherine Dorion sait à quel point l’intimidation en ondes peut faire des dommages. Au début des années 1980, André Arthur avait qualifié son père, l’avocat Louis Dorion, de «bandit», d’«escroc» et de «faiseur de faillites», après que la Commission de police du Québec eut examiné sa conduite et celle de six autres personnes sans rien trouver à lui reprocher.

Arthur s’était aussi attaqué aux démêlés matrimoniaux de Dorion, et il avait fait état de poursuites contre lui pour ivresse au volant et d’une autre pour fraude, dont l’avocat avait été acquitté. Son rendement au travail s’était mis à décliner. Au point où son associé, Me Pierre Jolin, l’avait sommé de quitter le cabinet.

«Son nom n’arrêtait pas d’être répété de façon négative, raconte Catherine Dorion. «Ça ne se pouvait pu de vivre à Québec.» 

Louis Dorion a dû déménager à Repentigny. À l’issue de longues procédures judiciaires, un règlement à l’amiable a mis fin au litige en 1998. M. Dorion était mort à ce moment-là. Sa succession a reçu une compensation de 302 790 $.

À Québec, on «représente probablement les deux personnes qui polarisent le plus à gauche et à droite», dit Éric Duhaime en parlant de Catherine Dorion et de lui-même.

Nouvelles cibles

Dans les années 2000, Genex Communications (l’ancien propriétaire de CHOI) et Jeff Fillion ont subi eux aussi de coûteux revers judiciaires après avoir dénigré l’ex-présentatrice de météo Sophie Chiasson et l’animateur Pierre Jobin. Par la suite, des radios d’opinion ont changé de stratégie, estime Catherine Dorion. 

«On ne peut plus varger sur des gens, on va varger sur des groupes sociaux», illustre-t-elle.

Les musulmans, les féministes, les autochtones, les étudiants, les cyclistes, les environnementalistes, les fonctionnaires, les syndicats, les assistés sociaux, la «gogauche», les artistes sont devenus des cibles de choix, énumère-t-elle. 

Aux élections de 2018, la victoire de Québec solidaire dans deux comtés de la capitale a rappelé à ces groupes qu’ils pouvaient se tenir debout, pense Mme Dorion. «Ç’a donné du courage à toute la gauche de Québec, qui existe depuis longtemps, mais qui vit dans un climat où elle se fait taper dessus tout le temps.»

Cette semaine, Le Soleil a invité Jeff Fillion, Sylvain Bouchard et Éric Duhaime à réagir aux propos de Catherine Dorion sur la «détérioration du climat social» à Québec qu’elle attribue aux radios de droite. 

Jeff Fillion n’a pas répondu. Sylvain Bouchard a décliné notre invitation, expliquant que «dans le contexte de la controverse et des ses implications possibles en justice, je vais passer mon tour!» Éric Duhaime a refusé pour la même raison. Mais au téléphone, il a tenu à souligner une responsabilité qu’il estime partager avec Catherine Dorion. 

À Québec, on «représente probablement les deux personnes qui polarisent le plus à gauche et à droite», a-t-il dit. «On est dans un univers où cette polarisation ne va pas aller en diminuant. Notre rôle, à elle et à moi, c’est : “Qu’est-ce qu’on fait avec ceux qu’on crinque”?»

Climat toxique

Olivier Turbide, professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM, constate effectivement une polarisation de la gauche et de la droite à Québec, accentuée par les réseaux sociaux. 

L’influence particulière de la radio de confrontation, remarque le chercheur, est qu’elle légitimise les attaques contre certains groupes et le dénigrement comme moyen d’expression. 

«C’est pour ça qu’on dit que ça contribue à un climat social un peu toxique, parce ce que ce n’est pas seulement un discours qui est utilisé dans les radios, mais un discours qui va circuler, qui va être reproduit», dit-il. 

Le professeur précise toutefois que la recherche scientifique a montré, depuis au moins 40 ans, que les discours tenus dans les médias ne causent pas directement la violence. Ils peuvent toutefois faire partie des facteurs qui y contribuent. 

Comme l’auteure Dominique Payette, dans son livre «Les brutes et la punaise», Olivier Turbide cite l’exemple de la campagne «honk a cyclist» de Dominic Maurais, en 2011. L’animateur de CHOI avait alors encouragé les automobilistes à klaxonner les cyclistes, risquant de causer des chutes en vélo. 

Fin janvier, Olivier Turbide, qui est diplômé de l’Université Laval, s’était réjoui pour la vie démocratique de Québec de voir une collaboration entre Sylvain Bouchard et Catherine Dorion. 

Il se désole que ce soit déjà fini. «Autant la gauche que la droite fonctionnent en vase clos, dit-il. Elles se confortent dans leurs opinions, dans leurs prises de position, sans réelle confrontation de leur argumentaire.»

Catherine Dorion regrette aussi le divorce. Récemment, elle avait pu jaser de ses idées avec des chauffeurs de bus, des vendeurs d’articles de sport usagés et des livreurs de meubles qui l’avaient écoutée au FM93. 

L’improbable rendez-vous radiophonique entre l’élue de gauche et l’animateur de droite aura tenu deux mois. Sur Facebook, Catherine Dorion proposait une explication. C’est ce «qu’il en coûte de discuter ouvertement de la toxicité de certains faiseurs d’opinions». 

*Pour protéger son anonymat, Étienne Lanthier a demandé que son vrai nom soit modifié

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