L’ABC des élections truquées

Le scandale entourant le détournement de millions de comptes de Facebook ramène la manipulation électorale au cœur de l’actualité. Mais les tricheurs n’ont jamais manqué d’imagination. Pour le prouver, Le Soleil vous offre L’ABC des élections truquées. Un voyage inquiétant dans l’univers de la petite et de la grande fraude électorale.

A comme Abdel Fattah al-Sissi

Le président égyptien est efficace. Trop peut-être? À la veille des élections de 2018, il était le seul candidat en lice. Mais au dernier moment, Monsieur a eu un doute. Un seul candidat, cela fait mauvais genre. Alors il s’est déniché un adversaire taillé sur mesure, qui avait déjà annoncé qu’il voterait en sa faveur! L’honneur était sauf! Mais avec des adversaires semblables, le président a-t-il besoin d’amis?

B comme Blague de l’époque soviétique

«Hier soir, un cambriolage scandaleux a été commis dans les locaux du Ministère de l’Intérieur. Après s’être introduits sur les lieux, les voleurs ont dérobé les urnes contenant le résultat des élections. En raison de cet acte de sabotage, les élections ne pourront pas avoir lieu demain, comme prévu...»

C comme Cambridge Analytica

Quel rôle a joué Cambridge Analytica dans l’élection de Donald Trump et dans la victoire du Brexit, en Grande-Bretagne? Difficile à dire. À partir de 2016, l’entreprise a détourné des données sur 87 millions d’utilisateurs de Facebook. Elle pouvait ainsi les bombarder avec des infos ciblées, qui jouaient souvent avec les peurs. L’ancien directeur, Alexander Nix, résumait ainsi sa philosophie : «Les choses n’ont pas besoin d’être vraies, du moment qu’elles sont crues.» (voir W comme Christopher Willie)

D comme «Dirty Tricks»

Dans un livre intitulé Comment truquer une élection [1], un ancien organisateur politique américain racontait ses coups bas. Son truc préféré consistait à mobiliser une petite armée d’employés qui téléphonaient aux électeurs en plein milieu de la nuit, en se faisant passer pour l’équipe adverse.

E comme encre sympathique

En Ukraine, les élections de novembre 2004 se déroulent dans un climat tendu. Le favori, Viktor Iouchtchenko, a été défiguré par un poison. Le jour du scrutin, des inconnus distribuent aux électeurs des stylos à l’encre sympathique, qui disparaît au bout de quelques heures! Au moment de compiler les votes, on constate un grand nombre de bulletins blancs.

F comme Floride

La Floride fait partie des 12 états américains qui retirent le droit de voter à ceux qui commettent un acte criminel. La plupart ne le récupèrent jamais, même après avoir purgé leur peine. Aujourd’hui, plus de 1,5 million de citoyens sont privés de leur droit de vote. Il s’agit en majorité de pauvres, de Noirs ou de Latino-Américains, des catégories d’électeurs généralement plus favorables aux démocrates.

G comme Gerrymandering

Le redécoupage malhonnête des circonscriptions électorales est ainsi résumé par la chaîne de télévision CNN. «Supposons que vous êtes républicain et que vous devez répartir 25 électeurs démocrates et 25 électeurs républicains, dans cinq circonscriptions. […] Allez-vous les répartir équitablement? Bien sûr que non. Sinon, vous aurez cinq élections chaudement disputées. Il vaut mieux entasser les 25 démocrates dans la même circonscription et répartir les 25 républicains dans celles qui restent. Bien sûr, vous allez perdre la circonscription qui contient les 25 démocrates. Mais vous remporterez les autres, ce qui vous garantit une majorité de 4 contre un!»

H comme Hongrie

Depuis 2010, le président hongrois Viktor Orban a réduit l’indépendance de la Justice. Il a mis au pas la télévision d’état. Et juste au cas où le bon peuple finirait par se lasser, il a redessiné la carte électorale. Comme par hasard, les circonscriptions qui ont un penchant pour l’opposition comptent en moyenne 5000 électeurs de plus que celles qui ont tendance à choisir le pouvoir. (voir G comme Gerrymandering) 

I comme Imagination

On a beau dire, mais le trucage électoral exige beaucoup d’imagination. En 2007, au Nigeria, les fraudeurs ont manqué d’inspiration, à force d’ajouter des milliers de noms fictifs sur les listes électorales. Les observateurs commencèrent à se douter de quelque chose lorsqu’ils remarquèrent des noms comme Nelson Mandela, Mike Tyson et Mohamed Ali.

J comme Kim Jong-un

En 2014, le leader de la Corée du Nord, Kim Jong-un réussit l’exploit rarissime de recueillir 100 % des suffrages. Il est vrai que sur le bulletin de vote, il n’y a qu’une seule case. De plus, en l’absence d’isoloir, tout le monde observe l’électeur. Et si ce dernier décide quand même d’annuler son vote, il doit déposer son bulletin dans une autre boîte de scrutin! 

K comme Kennedy

John F. Kennedy fait partie des présidents les plus admirés. On oublie qu’il est élu dans la controverse, le 8 novembre 1960. Dans une circonscription du Texas, il recueille 6138 votes. Le problème, c’est qu’on y trouve seulement 4895 électeurs! Plus tard, le président préfère en rire. «Mon père m’a dit de ne pas acheter un vote de plus que le strict nécessaire, dira-t-il. Il ne voulait pas gaspiller d’argent rien que pour obtenir un raz de marée.»

L comme Les bons amis

«Deux amis vont voter, le jour des élections.

Soudain, le premier confie à l’autre. “Assez discuté. Nous allons voter pour des candidats différents. Nos votes vont s’annuler. Pourquoi ne pas déclarer un match nul et retourner à la maison?”

L’autre est d’accord. Les amis se donnent la main et ils rentrent chez eux.

Sur le chemin du retour, un passant interpelle celui qui a proposé le match nul.

— J’ai tout entendu, dit-il sur un ton admiratif. Votre amitié est exemplaire.

Le gars sourit d’un air gêné.

Pas vraiment. Cet après-midi, c’est le troisième que j’empêche de voter.»

M comme candidat miroir

Aux élections de l’an 2000, à Saint-Pétersbourg, la mairie veut se débarrasser d’un certain Oleg Sergeyev, jugé un peu trop honnête. Rien de plus facile. On déniche deux autres Oleg Sergeyev qui posent leur candidature dans le même district. Comme la photo des candidats n’apparaît pas sur le bulletin de vote, les électeurs ne peuvent pas les différencier. À la fin, tous les Oleg Sergeyev ont subi la défaite… [2]

N comme Niger

Rien de pire que des partisans zélés qui en font trop. Parlez-en au président du Niger, Mahamadou Issoufou. Aux élections de 2013, celui qu’on surnomme «le lion» a récolté plus de 103 % des votes dans deux provinces. Prudent, il n’a pas exigé un recomptage…

O comme Oups!

À l’approche des élections de 2013, le président de l’Azerbaijan, Ilam Aliyev, promet la transparence. Les électeurs vont même pouvoir suivre le dépouillement des votes en temps réel, à partir de leur téléphone. Sauf que la Commission électorale leur expédie par erreur les résultats… un jour AVANT le scrutin. La réélection du président est ainsi confirmée avec un score de 73 %. Pas grave. Le lendemain, les élections se déroulent comme prévu. Le président en profite pour améliorer son résultat, avec 85 % des suffrages. Au deuxième essai, c’est plus facile…

P comme Psychologue

Après les élections présidentielles de 2006, le biélorusse Alexandre Loukachenko a diminué son score, pour avoir l’air plus crédible. «J’ai donné des ordres pour que les résultats soient inférieurs à 93 %, autour de 80 %, a-t-il confié au quotidien russe Izvestia. Parce que lorsque tu obtiens plus de 90 %, c’est dur à accepter psychologiquement.»

Q comme Québec

Le trucage des élections n’est pas seulement l’affaire de pays lointains. En 2013, devant la Commission Charbonneau, l’organisateur politique Gilles Cloutier se vante d’avoir organisé des élections «clé en main» pour des maires de la région de Montréal. En échange de contrats, Monsieur s’occupe de tout. Financement. Organisation. Communication. Il dépose aussi un petit chocolat sur l’oreiller.

R comme Robo­calls

Au Canada, lors de la campagne électorale de 2011, des milliers de Canadiens reçoivent de faux appels automatisés d’Élections Canada qui les dirigent vers des bureaux de vote imaginaires. Un seul coupable est retracé, grâce à un téléphone enregistré au nom de Pierre Poutine, dans la région de Joliette.

S comme Andrés Sepúlveda

C’était le roi des pirates informatiques. Durant des années, le Colombien Andrés Sepúlveda multipliait les coups bas pour de nombreux politiciens, notamment en Colombie, au Mexique et au Venezuela. Au faîte de sa gloire, il se vantait de contrôler 30 000 faux comptes Twitter et Facebook, qui colportaient n’importe quelle rumeur. Emprisonné en Colombie, Sepúlveda ne regrette rien. «Quand je me suis rendu compte que les gens croyaient davantage ce qui se dit sur Internet que la réalité, j’ai découvert que j’avais le pouvoir de faire croire aux gens ce que je voulais.»

T comme Taux de participation

Les résultats mirobolants ne valent rien si la participation électorale reste anémique. Lors des élections de 2018, Vladimir Poutine ne visait pas seulement un score de 70 %. Il voulait aussi une participation de 70 %. En résumé, si le résultat électoral vous sert de ceinture, le taux de participation élevée tient lieu de bretelles.

U comme bourrages des urnes

Le bourrage des urnes avec des faux bulletins constitue un classique. Mais les élections présidentielles du Liberia, en 1927, méritent une mention spéciale. Un certain Charles D. B. King est alors élu avec 234 000 votes. Un exploit, quand on sait que le pays ne compte alors que 15 000 électeurs inscrits.

V comme Vote

Combien vaut un vote? Pour le savoir, un Sherbrookois a mis aux enchères son vote sur eBay, en décembre 2005. Avant que la transaction ne soit interrompue, la mise avait atteint 7,25 $US.

W comme Christopher Willie

Le lanceur d’alerte Christopher Willie était le directeur de recherche de la société Cambridge Analytica. Il est au cœur du scandale sur le détournement des données de Facebook et de Google. «Sans Cambridge Analytica, il n’y aurait pas eu de Brexit», a-t-il déclaré au quotidien Libération. (voir C comme Cambridge Analytica)

X comme «Où as-tu mis ton X?»

Acheter le vote d’un électeur, c’est bien joli. Mais qui vous garantit qu’il tient parole? Au Mexique, en 2012, les organisateurs véreux voulaient des preuves! Pour être payé, l’électeur devait montrer une photo de son bulletin de vote dûment rempli. Ou alors, on lui fournissait un bulletin déjà rempli, qu’il devait déposer dans l’urne. Pour toucher sa récompense, il devait rapporter un bulletin vierge.

Y comme Umaru Yar’Adua

En 2007, Umaru Yar’Adua est élu président du Nigeria, au terme d’une élection classée parmi «les pires de l’histoire». Plus de 30 000 bureaux de scrutin n’existent pas, ce qui n’empêche pas des millions d’électeurs fictifs d’y voter.

Z comme Zimbabwe

À la veille de chaque élection, l’ancien président du Zimbabwe, Robert Mugabe, sortait un truc de son sac à malice. En 2013, 116 195 électeurs âgés de plus de 100 ans apparaissent soudain sur les listes électorales.

Sources

  • 1. How to Rig an Election : Confessions of a Republican Operative, Allen Rayond, Simon and Schuster, 2008.
  • 2. How to Rig an Election, Nic Cheeseman et Brian Klaas, Yale University Press, 2018.