Catherine Dorion propose de taxer les géants du web, puis de gérer l’argent à travers un nouvel organisme indépendant et un ordre professionnel des journalistes.
Catherine Dorion propose de taxer les géants du web, puis de gérer l’argent à travers un nouvel organisme indépendant et un ordre professionnel des journalistes.

Catherine Dorion publie son rapport dissident sur l’avenir des médias

Olivier Bossé
Olivier Bossé
Le Soleil
EXCLUSIF / Au surlendemain du dépôt du rapport sur l’avenir des médias par la Commission de la culture et de l’éducation de l’Assemblée nationale, dont elle fait partie, Catherine Dorion publie son propre rapport dissident sur le sujet.

La députée solidaire de Québec y propose de taxer les géants du web, puis de gérer l’argent à travers un nouvel organisme indépendant et un ordre professionnel des journalistes.

«Les recommandations sur lesquelles nous nous sommes entendus sont à mon avis insatisfaisantes par rapport à la gravité de la situation des médias au Québec», énonce l’élue de Québec solidaire pour la circonscription provinciale de Taschereau, au centre-ville de Québec, dans son document que Le Soleil a pu consulter avant sa publication.

Mme Dorion a rédigé «L’annexe Dorion» — le titre est d’elle — sur quatre pages bien tassées. Fruit de ses travaux et réflexions sur cette question qui lui tient à cœur.

«Lorsque le temps de la rédaction du rapport conjoint est arrivé, ces grandes questions ont cédé la place à d’autres, moins ambitieuses : celle des moyens temporaires permettant de boucher les fissures d’une fondation... une fondation assise sur un terrain qui est en train de s’effondrer dans la mer», écrit-elle.

Ayant fait un accroc à son congé de maternité cette semaine pour l’occasion, Mme Dorion évoque en entrevue téléphonique le moment où, l’an dernier, tout le monde autour de la table de la commission s’est posé la question : qu’est-ce qu’on veut sauver?

«Les entreprises médiatiques qui en arrachent en ce moment? Ou plus largement, l’information de qualité au Québec, dont dépend notre santé démocratique et culturelle? Je n’ai pas eu de réponse. Mais plus les travaux avançaient, plus j’ai compris que l’objectif, surtout pour le gouvernement, était de sauver les entreprises», relate-t-elle, sans amertume.

Ce qui a donné un rapport officiel contenant 10 observations et 20 recommandations dépassant rarement les vœux vertueux et les débuts de solutions, document dévoilé mardi dans l’anonymat ou presque.

«Des maudits bons pansements dont on a absolument besoin dans l’urgence où on se trouve, mais ça va être loin de suffire», avait commenté la solidaire Dorion, au point de presse de dévoilement du rapport.

Prendre 3 % aux GAFAM

L’idée est de «trouver une manière de financer ça de façon récurrente et large. Sinon, on n’aura plus de médias dignes de ce nom au Québec», estime-t-elle.

Avec quel argent? Celui des géants du numérique, les Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (GAFAM), qui accaparent la majorité des revenus publicitaires depuis plusieurs années déjà. Et ça augmente sans cesse.


« Les recommandations sur lesquelles nous nous sommes entendus sont à mon avis insatisfaisantes par rapport à la gravité de la situation des médias au Québec »
Catherine Dorion

Comme d’autres députés de l’opposition avant elle, dont la libérale Isabelle Melançon, Mme Dorion souhaite voir le gouvernement québécois imposer «à hauteur de 3 % le chiffre d’affaires réalisé au Québec par les grandes entreprises du numérique». Comme le font la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, selon leur formule propre.

Elle dit avoir senti très tôt que les représentants du gouvernement de la Coalition avenir Québec, majoritaires au sein de la commission, n’emprunteraient pas cette avenue.

La somme s’élevait pourtant à 173 millions $ en 2018, selon une donnée fournie par Québec solidaire. La libérale Melançon avançait pour sa part le chiffre de 120 millions $, l’an passé.

«Pas à n’importe qui»

Cet argent n’irait «pas à n’importe qui», insiste la députée solidaire.

«Ce n’est pas au gouvernement de décider qui y aura droit et là, d’une certaine façon, il décide avec ses placements publicitaires. L’argent public doit être distribué selon des exigences de qualité, pas selon la couleur du parti au pouvoir», indique-t-elle.

La commission recommande de son côté une hausse des dépenses publicitaires gouvernementales dans les médias québécois, stratégie qui a permis à plusieurs médias de survivre pendant la crise de la COVID-19.

Mme Dorion avance plutôt la création d’un nouvel organisme indépendant, un fonds des médias du Québec qui redistribuerait les sommes selon des critères de qualité de l’information produite.

Mme Dorion n’exclut plus les chroniqueurs et commentateurs des subventions publiques, comme elle le suggérait à presque pareille date l’an dernier.

«Le code de déontologie des journalistes s’applique aussi à ceux qui font de l’opinion, qui doivent baser leurs propos sur des faits», reconnaît-elle aujourd’hui, tout en continuant de douter que tous s’y astreignent.

Un ordre professionnel

De là aussi le besoin pour les journalistes, selon elle, de se doter d’un ordre professionnel. Qui déciderait, selon des critères établis par le milieu, qui peut être journaliste et qui ne le peut pas. Et pour payer qui, dans la foulée, les entreprises médiatiques pourraient toucher de l’argent public.

Le concept n’est pas neuf. L’ancienne journaliste devenue professeure à l’Université Laval, Dominique Payette, l’avait proposé dans son rapport sur l’avenir de l’information au Québec produit en 2010.

Au même titre que le Collège des médecins ou l’Ordre des infirmières, cet ordre détenteur du statut de journaliste pourrait porter des blâmes à l’un de ses membres, le radier temporairement de la profession ou même à vie, au besoin.

«On veut trouver comment financer quelque chose en quoi les Québécois ont confiance. Pour ça, il faut sauver l’information de qualité en laquelle on peut avoir confiance», explique-t-elle.

Quant au gouvernement Legault, sa posture attentiste dans le dossier de la taxation des revenus des GAFAM en fait un partenaire de ces grandes entreprises mondiales, tranche la solidaire. «Quand on attend après le fédéral ou l’OCDE pour voir ce qu’on va faire, si on garde le statu quo, on prend le parti des GAFAM, qui souhaitent juste que les gouvernements ne fassent rien», conclut Catherine Dorion.