Jean Charest contre Philippe Couillard

DÉCODAGE / Est-ce que Philippe Couillard sera battu par… Jean Charest aux élections générales d’octobre 2018? Dans les partis d’opposition, ils sont quelques-uns à le penser. Ils évoquent le gouvernement de Paul Martin, à Ottawa, qui a en quelque sorte été défait par celui de son prédécesseur, Jean Chrétien.

En 2006, le premier ministre Paul Martin a été rattrapé par les années de pouvoir de Jean Chrétien — tout comme Philippe Couillard le sera par le «régime de Jean Charest», selon eux.

Voilà pourquoi, bien qu’ils ne s’entendent pas sur tout, les partis d’opposition à l’Assemblée nationale cognent tous sur un même clou. Ils répètent que les libéraux sont au pouvoir «depuis 15 ans». Ils martèlent qu’ils sont «usés».

Ils estiment que leur message percole, qu’il est en train de «coller» : le gouvernement Couillard et celui de Charest, c’est «du pareil au même»; «le nouveau conseil des ministres compte 17 personnes qui étaient là sous le règne de l’ancien leader libéral», etc.

Un apparatchik caquiste croit que les «gens n’écoutent plus» les libéraux. «Ils ont beau faire de belles annonces, ils ne les écoutent plus.» Et de référer au sort subi par le premier ministre canadien Paul Martin, qui, malgré ses efforts, n’a plus été écouté à partir d’un certain moment.

Paul Martin a été emporté par le scandale des commandites. Une affaire hors-norme, sans commune mesure avec les critiques dont sont l’objet les libéraux provinciaux, peut-on avancer pour nuancer les choses.

Au fait, l’usure du pouvoir, c’est quoi? Bernard Landry en avait dit ceci après la sortie de piste des péquistes en 2003 : «Les mécontents s’additionnent par le simple écoulement du temps.» C’est mathématique, avait-il observé.

- Huitième ministre des Transports en 10 ans

Le remaniement de mercredi visait à charpenter des sections de l’édifice libéral devenues fragiles. La région de Québec, par exemple. Ajoutons-y la question dite «d’intégrité». Robert Poëti est là pour donner des gages de probité.

Les médias, les partis d’opposition et des groupes d’intérêts de toutes sortes appellent souvent à un remaniement ministériel. Les gouvernements s’adonnent à cet exercice dans l’espoir de se relancer.

Mais on ne dit pas suffisamment à quel point les remaniements cassent des choses. Si doué soit-il, le nouveau ministre des Transports, André Fortin, n’aura pas assez d’une année pour faire le tour de son immense ministère, pour en connaître les rouages. Bien sûr, il ne partira pas de zéro. Mais il ne pourra jamais s’imposer en si peu de temps devant une telle machine.

Il faut relever que M. Fortin est le huitième ministre des Transports depuis 10 ans. C’est beaucoup. Cela ne fait pas une très longue durée de vie en poste pour chaque titulaire. Ces portes tournantes ne permettent jamais à qui que ce soit d’installer son autorité.

Autre exemple : Marie Montpetit est la troisième personne à prendre les rênes du ministère de la Culture et des Communications depuis l’arrivée au pouvoir de Philippe Couillard, en avril 2014 — la troisième en moins de quatre ans. C’est trop.

De ce point de vue, il est heureux qu’une certaine stabilité ait été conservée ailleurs. Avant l’arrivée de Sébastien Proulx à l’Éducation, en février 2016, huit ministres avaient été nommés à ce poste en à peine neuf ans — sept si l’on prend en compte que Pierre Moreau a dû céder sa place pour des raisons de santé. Disons sept, donc. N’y avait-il pas là quelque chose non seulement de ridicule, mais de dommageable?

Les visées électorales ou électoralistes du remaniement de mercredi sautent aux yeux. Philippe Couillard et Sébastien Proulx, pour rester encore un instant sur ce dernier, avaient claironné qu’il était d’une logique implacable que le même ministre ait à la fois la charge de l’Éducation et des services de garde. Ce lien a été rompu pour confier à M. Proulx le volant de la machine électorale libérale dans la capitale québécoise.

La «jeunesse» des recrues a été mise en exergue cette semaine. Il fallait et il faut montrer que l’équipe libérale a des ressources pour l’avenir. Globalement, l’opération visait à donner une «impression».

- Le fantôme

Au sein des partis d’opposition, personne n’affirme ouvertement que Philippe Couillard pourrait être battu par le fantôme de Jean Charest — depuis longtemps un objet de diabolisation chez eux. Ce serait admettre que c’est par défaut que leur parti serait éventuellement élu.

Parler de l’usure du pouvoir n’aurait pas le même effet, semble-t-il.

Les partis d’opposition ne comptent évidemment pas que sur l’usure pour tirer leur épingle du jeu. Ils ont des propositions concrètes à faire valoir. Mais il faut remarquer que les deux prétendants au pouvoir — la Coalition avenir Québec et le Parti québécois — ont gommé les principales aspérités de leurs programmes. Ils les ont bâtis pour plaire au plus grand nombre. Or, qui dit moins d’aspérités, dit moins de prises qu’auparavant pour le gouvernement libéral.

M. Couillard tire et continuera donc de tirer sur leurs positions identitaires, car c’est l’élément qui dépasse le plus à ses yeux. La chose a été peu relevée, mais le chef libéral est beaucoup revenu là-dessus lors du discours qu’il a prononcé pour présenter les membres de son conseil des ministres.

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Ma parole!

«Qu’est-ce que vous voulez avoir, vous autres, les médias? Vous voulez avoir une livre de chair, un peu de sang sur la table? C’est ça qui vous intéresse? Vous voulez avoir des drames humains, c’est ça qui vous excite un peu? Vous voulez avoir des beaux articles là-dessus?»

— Le premier ministre Philippe Couillard, irrité par certaines critiques voulant qu’il n’ait pas eu le cran de congédier des ministres — outre Rita de Santis.