Petit guide de survie à la guerre des générations

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
En 1970, les jeunes conseillaient «de ne jamais faire confiance aux gens de plus de 30 ans». Aujourd’hui, leurs héritiers disent: «Cause toujours, papy» [OK Boomer]. Ainsi va la vie. Êtes-vous prêts pour les derniers épisodes de la guerre des générations?

La guerre entre les générations, c’est une vieille rengaine qu’on rejoue périodiquement. L’équivalent d’un pantalon en velours côtelé à patte d’éléphant, mais qui ne se démoderait jamais. «Nos jeunes aiment le luxe, ils ont de mauvaises manières, ils se moquent de l’autorité et ils n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans,» se lamentait déjà le philosophe grec Socrate… il y a plus de 2 400 ans.

Aux États-Unis, depuis un siècle, chaque nouvelle génération est décrite comme une bande d’égoïstes et d’enfants gâtés par les plus vieux. (1) En 1907, le magazine The Atlantic s’inquiète de l’égocentrisme des jeunes. En 1976, le New York Times annonce l’avènement de la «Génération du Moi». (2) En 1985, Newsweek dénonce une génération de gens obsédés par leur nombril et par leur caméra vidéo, qui ressent le besoin de filmer «les moments les plus banals de la vie». (3)

Le magazine Time décrivait les milléniaux comme la génération «Moi, moi, moi»

De nos jours, la bataille se livre souvent sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, la société de veille numérique Brandwatch s’amuse à compiler toutes les choses que les jeunes d’aujourd’hui sont accusés d’anéantir. La liste des comprend le golf, les restaurants «familiaux», les médias écrits, les serviettes de table, les bonnes manières et même... la mayonnaise. (4) De quoi réconforter le bon vieux journaliste Logan Pearsall Smith, qui disait: «la critique de la jeunesse fait partie de l’hygiène nécessaire aux personnes âgées, en plus de favoriser la circulation du sang».

Du LSD pour les «vieux»

Pour reprendre une expression faussement attribuée à l’entraineur Jean Perron, les vieux n’y vont pas «avec le dos de la main morte». Sauf que les jeunes n’hésitent pas à riposter. «J’espère mourir avant d’être vieux», chante le groupe The Who, en 1965. «Ne fais jamais confiance à quelqu’un de plus de 30 ans», conseillent les hippies. À la même époque, au Québec, Pierre Bourgault interpelle ses ainés dans un texte intitulé «Message d’un homme libre à une génération qui ne l’est plus.» (5)

En mai 1968, le film Les troupes de la colère [Wild in the Streets] connaît beaucoup de succès en Amérique du Nord. Il raconte comment un chanteur rock devient président des États-Unis, après que l’âge du droit de vote eut été abaissé à 14 ans. Sitôt élu, le nouvel élu enferme les citoyens de plus de 35 ans dans des camps de concentration, pour les obliger à prendre du LSD. Avouez que cela donne des idées… (6) 

En 1995, l’animateur Rick Mercer déclare la guerre à la génération du baby-boom (voir lexique), dans une célèbre vidéo humoristique. «Ils ont décroché les bons emplois et ils s’accrochent à leur bon emploi. Et quand ils abandonnent enfin leur bon emploi, ce dernier est aboli. Il n’y en a plus pour les autres. Après, puisqu’ils bénéficient de l’espérance de vie la plus longue de l’Histoire, ils se baladent à travers le monde et ils récoltent leur pension jusqu’à ce que la Caisse soit vide. Ou jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de 106 ans. Tout dépend de ce qui arrivera en premier. (…)» (7)

L'emblématique festival Woodstock en 1969.

Et que dire d’un best-seller récent comme L’intoxication des milléniaux: comment réussir dans une société que vous blâme pour tout ce qui va mal? À moins que vous ne préfériez: Une génération de sociopathes: comment les baby boomers ont trahi l’Amérique, paru en 2017? 

«Cause toujours papy»

La guerre des générations? Périodiquement, une étincelle remet le feu aux poudres. En octobre 2019, sur le réseau social TikTok, un homme aux cheveux blancs accuse les moins de 40 ans [les «Milléniaux» et la «Génération Z»] de ne pas vouloir grandir. Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla. Excédé, un jeune lui répond simplement en brandissant un carton sur lequel il a griffonné l’expression «OK Boomer» [«Cause toujours, papy»].  Voir la vidéo ici.

L’expression «OK Boomer» se répand plus vite qu’un rhume dans un Centre de la petite enfance. Elle devient le cri de ralliement d’une génération. On retrouve le slogan sur des millions d’images partagées sur les réseaux sociaux. On l’imprime sur des t-shirts. Elle se fraye un chemin jusqu’à la Cour suprême des États-Unis. À moitié sérieux, le juge en chef John Roberts se demande si l’expression «OK Boomer» constitue de «l’âgisme». (8)

En novembre, le cri du coeur complète son tour du monde avec un apparition remarquée au Parlement néo-zélandais. Ce jour-là, une élue du Parti vert, Chlöe Swarbrick, 25 ans, prononce un discours sur «l’urgence climatique». Après avoir essuyé les moqueries de ses collègues à propos de son âge, la députée s’arrête de parler. Le sourire aux lèvres, elle lance un bref «OK Boomer», avant de reprendre calmement son discours. (9) 

Plus tard, elle explique que l’expression sert à résumer «un épuisement collectif». 

La jeune militante écologiste Greta Thunberg avec l’activiste Severn Cullis-Suzuki lors d’une marche à Vancouver le 25 octobre dernier. Cullis-Suzuki avait elle aussi interpellé les dirigeants de la planète en 1992 alors qu’elle n'avait que 12 ans.

Génération Greta?

Cet automne, la «croisade» de la militante écologiste Greta Thunberg, 16 ans, est devenue une affaire de générations. Même que les critiques s’en prennent souvent à son jeune âge. En France, le ministre de l’éducation l’accuse de créer «une génération de «déprimés». Des éditorialistes la qualifie «d’illettrée». On la soupçonne «d’être manipulée». On l’associe même à l’image «des jeunesses hitlériennes et maoïstes». (10)

Le président Donald Trump lui suggère «d’apprendre à gérer sa colère». «Quand elle aura fait des études d’économie à l’université, elle pourra revenir nous voir,» raille Steve Mnuchin, le secrétaire américain au Trésor. Un animateur de la chaine Fox News traite «d’enfant malade mentale suédoise exploitée par sa famille et par la gauche». Il présentera ses excuses par la suite...(11)

Les grincheux diront qu’il y a longtemps que la guerre des générations s’est déplacée sur le terrain de l’écologie. Dès 1980, le programme du Parti Vert allemand évoquait «une crise écologique mondiale qui s’intensifie de jour en jour». «Nous sommes en train de transmettre aux générations futures un héritage sinistre», pouvait-on y lire. (12)

Sans oublier Severn Cullis-Suzuki, une amérindienne de 12 ans qui interpellait les aînés lors du Sommet de Rio sur le climat… en 1992. «Ce que vous faites me fait pleurer la nuit, déclarait-elle. Vous dites à vos enfants que vous les aimez, prouvez-le! C’est le défi que je vous lance!» (13) Avec le recul, on dirait les mots de Greta Thunberg. Il n’y manque qu’une pancarte accusatrice, du genre: «Tu vas mourir de vieillesse. Je vais mourir du changement climatique.»

Dessine-moi une gérontocratie

Au même moment, aux États-Unis, plusieurs s’inquiètent de voir le pays se transformer en gérontocratie. À 73 ans, le président Donald Trump fait quasiment figure de «jeunot». La leader de la majorité démocrate au Sénat, Nancy Pelosi, aura bientôt 80 ans. Le leader de la majorité républicaine à la Chambre des représentants, Mitch McConnel, vient de fêter ses 78 ans. Ce n’est pas tout. Dans la course à l’investiture démocrate, le meneur est nul autre que le sénateur Bernie Sanders, âgé de 78 ans. Selon le dernier sondage The Economist/Yougov, il est suivi par Joe Biden, 77 ans, Michael Bloomberg, 78 ans, et Elisabeth Warren, 70 ans. (14)

Malgré ses 78 ans bien sonné, Bernie Sanders apparaît comme le favori des jeunes démocrates. Lors des primaires du New Hampshire, M. Sanders a récolté 47% des suffrages.

Bien sûr, l’âge n’explique pas tout. Ainsi malgré ses 78 ans bien sonné, Bernie Sanders apparaît comme le favori des jeunes démocrates. Lors des primaires du New Hampshire, M. Sanders a récolté 47% des suffrages chez les moins de 30 ans, contre à peine 15% chez les plus de 65 ans. Celui qu’on surnomme affectueusement «Bernie» se décrit comme un socialiste» à la scandinave. Il veut notamment s’attaquer aux dettes d’études, qui atteignent un niveau record.  

Du coup, les plus âgés rappellent aux jeunes l’élection désastreuse de 1972. Cette année-là, les jeunes démocrates avaient choisi comme candidat un certain George McGovern, très associé à l’aile gauche du Parti. En route pour l’une des pires défaites de l’histoire politique américaine. Bref, plusieurs vétérans du Parti appellent les plus jeunes à la modération. «Connais ton histoire, ne répète pas les erreurs du passé, conseille le USA Today. (15) Et vous savez ce qu’on lui répond souvent? Oui, c’est en plein ça. «Ok Boomer». 

Tout se joue avant 24 ans?

Comment expliquer le dialogue de sourd entre les générations? La technologie? Le cycle de la vie? Avant, on répétait qu’un être humain commençait sa vie en voulant changer le monde, pour ensuite devenir plus conservateur avec l’âge. «Celui qui n’est pas socialiste à 20 ans n’a pas de cœur. Celui qui est encore socialiste à 40 ans n’a pas de tête,» résumait l’écrivain George Bernard Shaw.

En fait, la réalité se révèle plus complexe. Des chercheurs de l’université de Columbia suggèrent même que nos préférences politiques se constituent principalement entre l’âge de 14 et de 24 ans. (16) En moyenne, un événement politique vécu à l’âge de 18 ans exercera trois fois plus d’impact sur notre vision du monde qu’un autre survenu à 40 ans. Au point d’influencer le vote d’un groupe d’âge durant des décennies… (17)

«C’est ce qu’on appelle l’âge du premier éveil politique, analyse Eric Montigny, professeur de science politique à l’Université Laval. «Nous sommes «formés» par quelques événements marquants. Au Québec, la génération X (1965 à 1979) a été marquée par la chute du Mur de Berlin et par l’échec de l’accord du lac Meech. Les «Z», qui ont moins de 25 ans, ont été influencés par la question environnementale et le conflit étudiant de 2012, avec ses carrés verts ou rouges.»

«Il faut toutefois éviter les générations abusives, explique Eric Montigny, qui vient de codiriger un livre intitulé La révolution Z, comment les jeunes transformeront le Québec, (18). La génération [des moins de 25 ans] est très éclatée. Il semble y avoir un consensus autour de l’environnement, mais ça ne veut pas dire qu’ils sont tous en faveur de la décroissance, par exemple.» 

Tant pis pour les plus vieux qui se sentent dépassés. Ceux-là n’ont qu’à s’en remettre à l’humoriste George Burns qui confiait, juste avant de mourir à l’âge vénérable de 100 ans. «J’éprouve beaucoup de difficultés à m’adapter aux changements de notre époque. Mais j’ai une bonne excuse. Je suis tellement vieux que je me souviens encore du temps où l’air était propre et où le sexe était considéré comme une chose sale.» 

La guerre des âges

D’un côté, il y a ceux qui disent que la guerre des générations est une pure invention du marketing. Une diversion des vrais problèmes. (19) De l’autre, il y a ceux qui décrivent le monde actuel «comme une guerre contre les jeunes». «Elle n’est pas combattue avec des armes, mais avec un environnement pollué, un système de retraites sous-financé, une montagne de dettes dont ils hériteront», résume une célèbre professeure d’économie au journal suisse Le Temps. (20) Bref, la guerre des classes serait devenue la guerre des âges. 

Le choc des générations inspire aussi le caricaturiste André-Philippe Côté.

L’ennui, c’est que le conflit des générations disparaît souvent sous un déluge de chiffres. Aucun détail ne nous est épargné. Par exemple, pour illustrer la montée du narcissisme, Time Magazine rappelle qu’en 1950, la maison américaine typique affichait en moyenne trois photos de famille, contre 85 en 2012. (21) Et si 60% des parents estiment que leurs enfants sont accrocs à leur téléphone intelligent, 40% des enfants pensent la même chose de leurs parents. (22)

Plus sérieusement, le think tank Generation Squeeze soutient que le prix actuel des maisons à travers le Canada représente huit fois le salaire annuel moyen d’un adulte âgé de 25 à 34 ans. Deux fois plus qu’il y a quelques décennies. Le groupe calcule aussi que le gouvernement fédéral canadien consacre en moyenne 33 000 $ à un citoyen de plus de 65 ans, contre 12 000 $ pour un citoyen de moins de 45 ans. (23)

Generation Squeeze, qui se donne le mandat de défendre les droits des moins de 40 ans, conteste les statistiques officielles. «En ce moment, les tensions entre les générations atteignent un degré rarement vu dans le passé, a confié son fondateur, Paul Kershaw, au magazine Maclean’s. Notre société est construite sur des inégalités entre les générations qui deviennent de plus en plus difficiles à supporter pour les plus jeunes.» (24)

Est-ce «la fin des relations harmonieuses entre les générations», comme le prophétise le New York Times? (25) Peut-être pas, même si la guerre des générations a encore de beaux jours devant elle. Après tout, comme le répétait Alphonse Allais, «la forme même des pyramides nous apprend que, dès la plus haute antiquité, les ouvriers avaient déjà tendance à en faire de moins en moins».

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PETIT LEXIQUE DES GÉNÉRATIONS

Pour faciliter la compréhension, le marketing et la sociologie répartissent généralement les groupes d’âges de la société québécoise de la manière suivante:

 Génération silencieuse: nés entre 1925 et 1945;

Génération du baby-boom: nés en 1946 et 1964;

Génération X: nés entre 1965 et 1979;

Génération Y (aussi appelée «milléniaux»): nés entre 1980 et 1994;

Génération Z: nés depuis 1995.

Source: Eric Montigny et François Cardinal, La révolution Z: comment les jeunes transformeront le Québec, Les éditions La Presse, 2019, 235 pages.



Notes:

(1) Every Every Every Generation Has Been the Me Me Me Generation, Time Magazine, 9 mai 2013.
(2) ‘76 Politics Fail to Disturb Campus Calm and Cynicism, The New York Times, 17 octobre 1976.
(3) The Video Generation, Newsweek, 30 décembre 1985.
(4) Things Millennials are Killing in 2019, According to Twitter, brandwatch.com, 28 mai 2019.
(5) Pierre Bourgault, La Politique: écrits polémiques 1, Michel Brûlé, 1996.
(6) Pour une évaluation du film sur le site Rotten Tomatoes: https://www.rottentomatoes.com/m/wild_in_the_streets_1968
(7) When Generation X Went to War Against  the Baby Boomers, CBC Archives, 13 novembre 2019.
(8) The Chief Justice Wanted to Know: Is ‘OK Boomer’ Ageist? The Washington Post, 15 janvier 2020.
(9) A 25-Year-Old Politician Got Heckled During a Climate Crisis Speech. Her Deadpan Retort: ‘OK, Boomer’, CNN.com, 7 novembre 2019.
(10) Greta Thunberg, l’icône qui déchaine la vindicte, Le Monde, 30 septembre 2019.(101) Greta Thunberg, Person of the Year 2019, The Power of the Youth, Time Magazine, 23-30 décembre 2019.
(11) Fox News Apologises for «Disgraceful Comment About greta Thunberg, Los Angeles Times, 24 septembre 2019.
(12) Pour consulter le programme de 1980, en allemand : https ://www.boell.de/de/navigation/archiv-4289.html? dimension1=division_agg
(13) Défense de la planète: quand Greta rencontre Severn, qui alertait déjà les dirigeants il y après de 30 ans, France 2/France Télévisions, 22 janvier 2020.
(14) The Economist/YouGov Poll, 23-25 février 202
(15) I Worked Hard For McGovern and He Was Doomed. Sanders Backers, Please Don’t Repeat 1972. USA Today, 25 février 2020.
(16) Yair Ghitza, Andrew Gelman, The Great Society, Reagan’s Revolution, and Generations of Presidential Voting, Department of Political Science, Columbia University, 5 juin 2014.
(17) How Birth Year Influences Political Views, The New York Times, 7 juillet 2014.
(18)  Eric Montigny et François Cardinal, La révolution Z: comment les jeunes transformeront le Québec, Les éditions La Presse, 2019, 235 pages.
(19) La guerre des générations est une fiction impossible, Libération, 20 mars 2017.
(20) Le fardeau de la dette, une arme de la «guerre» des générations, Le Temps, 21 mai 2014. 
(21) Millenials: The Me, Me, Me Generation, Time Magazine, 20 mai 2013.
(22) Common Sense Media 
(23) www.gensqueeze.ca
(24) Inside the Corrosive New Generation Blame Game, Maclean’s 10 janvier 2020.
(25) OK Boomer Marks the End of Friendly Generational Relations, The New York Times, 29 octobre 2019.