Monique Aubry Frize a lutté pour la cause des femmes dès son entrée dans le monde de l’ingénierie.
Monique Aubry Frize a lutté pour la cause des femmes dès son entrée dans le monde de l’ingénierie.

Mémoires d’une pionnière en ingénierie

Chaque semaine, Le Droit rencontre une personne afin de souligner une réalisation exceptionnelle ou une contribution significative à la vie ou au rayonnement de la région. Cette semaine : Monique Aubry Frize.

En 1966, Monique Aubry Frize est devenue la première femme à obtenir un diplôme en génie à l’Université d’Ottawa. Depuis, elle s’est démarquée comme ingénieure biomédicale avec une renommée internationale et a contribué de façon remarquable à l’essor des femmes dans les domaines scientifiques. 

Professeur émérite à l’Université d’Ottawa, Mme Aubry Frize raconte dans ses mémoires, A Woman in Engineering Memoirs of a Trailblazer (Presses de l’Université d’Ottawa), son engagement et sa lutte pour la cause des femmes, son entrée dans le monde de l’ingénierie et sa bataille contre les préjugés et les stéréotypes qui ont marqué son parcours. Elle raconte avoir écrit ce livre, son sixième, parce qu’elle voulait expliquer comment son parcours professionnel était unique pour l’époque.

Née à Montréal en 1942, Mme Aubry Frize est venue vivre à Ottawa avec ses parents à l’âge de 7 ans. Son père Claude Aubry venait alors d’être nommé chef du personnel de la Bibliothèque publique d’Ottawa. Quelques années plus tard, il est nommé directeur de la bibliothèque.

« Mes parents étaient des écrivains connus. Ma mère, Paule St-Onge, a été critique littéraire pendant plusieurs années à la revue Châtelaine. Dans la maison de mes parents, il y avait souvent des écrivains qui venaient discuter de littérature avec mes parents. Mais moi, j’ai voulu me distancer de la littérature en allant vers les sciences et en devenant ingénieure », a raconté en entrevue Mme Aubry Frize, âgée de 77 ans.

« La première marche sur la Lune et les Russes avec la mission Soyouz m’ont marquée. J’avais demandé à mes parents plus d’informations. Ils m’ont répondu qu’ils n’en savaient pas grand-chose et m’ont dit d’aller voir dans les livres pour mieux comprendre.

À l’école des sœurs de la Sagesse, sur le chemin de Montréal, j’étais différente des autres filles. Les autres parlaient d’Elvis Presley, voulaient devenir enseignantes, secrétaires, ou voulaient se marier. Moi, je voulais devenir scientifique. Je me cachais pour lire des livres sur les sciences. »

Après ses études primaires et secondaires en français à Ottawa, elle raconte avoir fait toutes ses études postsecondaires en anglais, langue qui a dominé pendant sa carrière professionnelle. Elle était plus à l’aise d’écrire son dernier livre en anglais. « Le livre est déjà disponible, mais en raison d’un contretemps, le lancement officiel aura lieu en avril prochain. J’espère obtenir une aide du Conseil des arts pour le publier prochainement en français », a-t-elle souligné.

À 21 ans, peu de temps après son mariage en 1963, son premier mari Philippe Arvisais, meurt lors d’un accident de la route 401.

« Je suis devenue veuve à 21 ans. Alors j’ai ensuite consacré tout mon temps à mes études. Je suis devenue la première femme ingénieure diplômée de l’Université d’Ottawa. Il fallait être assez forte pour passer à travers. Mais j’étais tellement absorbée. Je suis très fière de ce que j’ai pu réaliser à une époque où les femmes étudiaient plutôt en chimie. Moi, j’aimais plus la physique et les mathématiques. »

L’obtention de la bourse Athlone pour compléter sa maîtrise à Londres aura été un autre moment marquant. C’est pendant le voyage en bateau de Montréal à Londres qu’elle a d’ailleurs rencontré son deuxième époux, Peter Frize. Il travaillait sur le bateau, et a quitté la mer pour l’épouser. Le couple a eu un fils, Patrick, né en 1970.

« Le test intellectuel le plus poussé a été mes études de doctorat aux Pays-Bas. Je suis fière de l’avoir terminé en un an et demi, tout en travaillant à temps plein comme ingénieure biomédicale en 1989. J’avais 47 ans. Obtenir un poste de professeure en ingénierie et être nommée à la tête de la chaire des femmes en ingénierie après mon doctorat a aussi été une grande étape pour moi », a-t-elle expliqué.

Dans un premier livre qu’elle avait publié en 2009 (The Bold and the Brave: A History of Women in Science and Engineering, Presses de l’Université d’Ottawa), elle avait voulu démystifier les stéréotypes qui faisaient obstacle aux filles et aux femmes en sciences et en technologie. Elle admet aujourd’hui que les progrès qu’elle voit en 2019 sont loin de ce qu’elle espérait dans son livre en 2009.

« Il y a encore plusieurs départements où il n’y a pas ou peu de femmes professeurs. Et il est rare de voir des femmes dans la haute administration dans l’industrie ou dans le milieu académique », a confié Mme Aubry Frize.

Parlant de l’anniversaire du massacre de la Polytechnique de Montréal, elle souligne qu’il a complètement changé le programme de la chaire des femmes en ingénierie.

« Le 11 décembre 1989, au lien de commencer le travail de la chaire dans mon bureau à l’Université du Nouveau-Brunswick, j’assistais aux funérailles dans la cathédrale à Montréal. Après avoir ressenti une grande peine pour la perte de ces 14 jeunes femmes, la colère a pris sa place et j’ai juré de ne pas arrêter mes efforts jusqu’à ce que 14 femmes deviennent ingénieures. Je voulais que lui [Marc Lépine] perde et que les femmes gagnent. Le lendemain, je suis partie en cinquième vitesse. Dix ans plus tard, en 1999, il y avait 15 000 nouvelles ingénieures. Au Canada, il y a maintenant un objectif d’avoir 30 % de femmes en génie en 2030. »

Mme Aubry Frize reste toujours impliquée dans des comités internationaux, dont un qu’elle présidera jusqu’en 2021. Elle travaille aussi encore afin que l’histoire des femmes en génie ne se perde pas pour faire avancer la cause. « Je leur demande de garder leurs papiers afin que l’on puisse connaître leur histoire. »