« Étant linguiste de formation, c'est normal pour moi de m'intéresser aux langues menacées de disparition, explique Marie-Odile Junker.

Les langues autochtones à l'ère 2.0

Les langues autochtones sont menacées de disparition au Canada. Mais Marie-Odile Junker, spécialiste de la linguistique, s'affaire depuis plusieurs années à les préserver. Fondatrice de l'Atlas linguistique des langues algonquiennes et de son dictionnaire en ligne, l'Ottavienne sera récipiendaire, mardi, du Prix du gouverneur général pour l'innovation. Pour souligner cette réussite, Le Droit et Radio-Canada l'ont choisie à titre de Personnalité de la semaine.
Française d'origine, Marie-Odile Junker est débarquée au Canada au début des années 90. À son arrivée au pays, elle a été surprise de constater qu'on pouvait y étudier n'importe quelle langue étrangère... mais pas les langues autochtones.
« Étant linguiste de formation, c'est normal pour moi de m'intéresser aux langues menacées de disparition, explique-t-elle. C'est un peu comme les biologistes qui se sentent interpellés par la diminution de la biodiversité. C'est la même chose. »
Mme Junker a donc débuté ses recherches sur les langues algonquiennes.
« J'étais choquée par toute l'injustice qui existe chez les Autochtones, ce "peuple invisible" », témoigne-t-elle.
À cette époque, la technologie commençait à être populaire. Et Mme Junker a voulu en tirer profit.
« Je me suis dit : "Si ces langues ne peuvent pas exister dans la technologie du XXIe siècle, elles sont vouées à l'échec" », raconte Mme Junker.
En 2005, Marie-Odile Junker a donc créé l'Atlas linguistique des langues algonquiennes, un site collaboratif et interactif qui permet d'écouter des phrases et des mots prononcés dans plusieurs langues de la famille algonquienne, comme le cri, l'innu et l'ojibwé.
Le but est d'encourager le transfert de connaissances en offrant de la documentation linguistique en ligne, et de s'assurer que « les belles langues algonquiennes avec les cultures qu'elles incarnent seront entendues et parlées par de nombreuses générations à venir. »
La «participaction»
La linguiste s'est aussi vite intéressée à la « participaction », un modèle de recherche qui favorise la collaboration.
« On ne travaille pas "sur" les Autochtones, ni "pour" les Autochtones. On travaille "avec" eux. Et c'est ça qu'il faut faire, poursuit-elle. Parce que leur opinion a de la valeur. »
Pour Mme Junker, cette coopération est essentielle.
« On ne peut pas réparer le passé, mais on peut certainement réinventer la relation que nous avons avec les Autochtones, indique la linguiste. Ce partenariat est important pour la réconciliation entre les Canadiens et le peuple autochtone. Ne serait-ce que pour leur tendre la main, les écouter. »
Et sa plus grande fierté, ce sont les sourires qu'elle reçoit en retour.
« Je suis heureuse quand on me dit : "Wow ! Je n'avais jamais remarqué que ma langue était comme ça !" », confie Mme Junker.
Pour expliquer son métier de linguiste, Marie-Odile Junker le compare à un mécanicien.
« C'est comme conduire une voiture, illustre-t-elle. La personne derrière le volant sait la conduire, mais elle ne connaît pas le fonctionnement du moteur et la mécanique de l'automobile. Le linguiste, lui, lève le capot. Il ne sait pas conduire la voiture, mais il peut montrer aux autres comment ça marche, parce qu'il comprend. »
Le Prix de l'innovation du gouverneur général est une récompense qui a été créée l'année dernière afin de reconnaître et célébrer des personnes qui, grâce à leur travail et leurs idées novatrices, contribuent à améliorer la qualité de vie des Canadiens.
« Ce n'est pas seulement mon prix, dit-elle. C'est un prix pour tous ceux que j'ai rencontrés au cours des dernières années, et pour mes collègues. »
« Je trouve qu'on met trop souvent l'accent sur la personne qui est au coeur du projet, et pas assez sur les valeurs. Ici, c'est ce qui est le plus important : les valeurs de coopération, de partage et de respect des autres. »