Plusieurs jeunes, sans délaisser les bancs d’école, accordent plus d’importance à un emploi qu’à leurs études. Dans un marché de plein emploi, la tentation est grande.
Plusieurs jeunes, sans délaisser les bancs d’école, accordent plus d’importance à un emploi qu’à leurs études. Dans un marché de plein emploi, la tentation est grande.

Persévérance scolaire: aller à l’école ou au travail

Daniel LeBlanc
Daniel LeBlanc
Le Droit
La réussite scolaire a un nouveau visage en cette ère de rareté de main-d’œuvre. Sans quitter les bancs d’école à proprement dit, un nombre croissant de jeunes accordent davantage d’importance à leur emploi qu’à leurs études, un phénomène jugé préoccupant, en particulier en Outaouais.

À l’opposé, de plus en plus d’employeurs se disent sensibilisés à l’importance cruciale de l’école dans le parcours de leurs employés étudiants.

En marge des Journées de la persévérance scolaire, voilà deux des grandes constatations qui ressortent d’un sondage provincial effectué récemment par la firme Léger pour le compte du Réseau québécois pour la réussite éducative, et dont Le Droit a obtenu en primeur les résultats. Des données régionales (au prorata de la population) ont aussi été compilées, l’Outaouais ayant été jumelée avec Lanaudière et les Laurentides.

« C’est assez parlant de voir que seulement 72 % des employeurs répondants (le plus bas taux en province) disent qu’à leur avis, leurs employés mettent davantage de priorité sur leurs études. Ce qui me frappe, c’est donc que près de 30 % des jeunes mettent davantage d’emphase sur leurs revenus de travail. Dans ce contexte-là, on peut conclure que nos efforts et nos travaux sont encore et toujours pertinents », lance Pierre Boucher, directeur de la Table Éducation Outaouais (TÉO).

D’un autre côté, certaines statistiques sont encourageantes, renchérit ce dernier, qui estime qu’un tel coup de sonde aidera les partenaires du milieu « à mieux cerner leurs cibles et leurs actions ».

« C’est facile pour 85 % des employeurs d’encourager leurs jeunes employés à compléter leurs études. C’est la bonne nouvelle, nos stratégies auprès des entreprises sont payantes. Ce sera intéressant de voir si cette tendance va se poursuivre dans le contexte de pénurie de main-d’œuvre, car c’est un nouveau défi », dit-il.

Depuis une décennie, la communauté d’affaires est sensibilisée grâce à plusieurs incitatifs à favoriser la réussite éducative, affirme la directrice des opérations au Carrefour jeunesse emploi de l’Outaouais (CJEO), Josée Cousineau, qui cite en exemple le programme 6-9-15 (moins de 6 h de travail du lundi au jeudi, des quarts de travail qui se terminent au plus tard à 21 h (9 h) et un maximum de 15 heures par semaine).

Les membres du comité de travail régional sur la conciliation études-travail, réunis au Carrefour jeunesse emploi de l'Outaouais (CJEO), la semaine dernière. 

Or, le portrait a changé depuis, concède-t-elle.

« La réponse que l’on a, c’est que c’est plus difficile de se rapprocher des idéaux 6-9-15 en raison de la rareté de main-d’œuvre. On nous dit que ces idéaux sont devenus un trop contraignants. C’est souvent par manque de moyens ou de ressources humaines que l’employeur se retrouve parfois contraint à offrir plus d’heures. On recherche donc une nouvelle formule moins encadrante, qui permet à l’employeur de poser des gestes pour la réussite, mais qui tient aussi compte de cette réalité », lance-t-elle.

Mme Cousineau se désole que dans le contexte actuel où les affichages de postes sont nombreux, certains jeunes sont parfois tentés d’abandonner l’école et des employeurs leur proposent une formation en entreprise.

Elle rappelle qu’au même titre que les messages pour le port de la ceinture de sécurité ou encore la lutte contre le tabagisme, tout le monde doit mettre l’épaule à la roue pour la persévérance scolaire, y compris les parents et bien sûr l’étudiant lui-même.

Sa collègue Sophie Miron précise que s’il y a certes énormément d’avantages à travailler, il y a aussi des pièges, si bien que l’étudiant « doit savoir comment faire pour tracer ses propres limites ».

Il n’est pas rare pour la conseillère en persévérance scolaire au CJEO, Milane Levac-Marquis, de croiser des étudiants qui travaillent 30, voire jusqu’à 40 heures par semaine.

« On sensibilise les jeunes au fait que même s’ils ne deviennent pas des décrocheurs, si leurs notes chutent drastiquement, ça mène tranquillement à la démotivation. On voit de plus en plus d’élèves beaucoup plus fatigués, démoralisés, en détresse. On est dans une société de consommation, avec l’appât du gain. Ils veulent pouvoir se payer plein de bébelles », raconte-t-elle.

Pour le vice-président de la Chambre de commerce de Gatineau, Stéphane Riel, il est clair que les entreprises font partie de l’équation.

« Les employeurs doivent voir plus loin. Si on incite les jeunes à quitter l’école et à venir travailler pour nous dès maintenant, la technologie va tellement vite et les changements sont tellement importants qu’à un moment donné, ces gens-là n’auront pas les connaissances nécessaires acquises, ils ne pourront peut-être plus suivre le rythme. Ce ne sera pas gagnant pour nous non plus », dit-il.

Selon le directeur de la TÉO, malgré tout le chemin parcouru, il faut plus que jamais s’inquiéter de la rareté de la main-d’œuvre et des effets qu’elle pourrait avoir entre les murs des institutions scolaires.

« On pense qu’à moyen terme, le phénomène du décrochage va s’amplifier et que la réussite va diminuer. Si tu obtiens ton diplôme avec 65 %, tu te fermes plein de portes. Est-ce que tu réussis ? Oui, tu as ton diplôme d’études secondaires en poche, mais si quelques années plus tard, tes aspirations changent et que tu veux entrer au Cégep ou dans un programme en formation professionnelle, il se pourrait que tu ne puisse pas y aller », conclut-il.

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Sondage auprès d’employeurs

69% des répondants disent que leur entreprise accorde une grande importance à la réussite scolaire des étudiants qu’elle emploie

30% des entreprises de la région* disent avoir une grande facilité à encourager les jeunes employés à terminer leurs études (15% estiment la tâche difficile ou très difficile)

80% des entreprises de la région* valident systématiquement les disponibilités des étudiants avant de construire l’horaire de travail

65% des employeurs se considèrent systématiquement flexibles dans les horaires de travail lors de périodes d’examen

44% des employeurs de la région* posent trois ou quatre gestes pour favoriser la persévérance scolaire des employés étudiants (11% n’en posent aucun) 

72% des employeurs de la région* disent que les étudiants qu’ils emploient mettent davantage la priorité sur leurs études (17% disent que ce sont les revenus de travail)

* Les régions de l’Outaouais, des Laurentides et de Lanaudière ont été regroupées


Source : sondage Léger (avec marge d’erreur de +-3,1% 19 fois sur 20) réalisé du 18 novembre au 13 décembre auprès d’un échantillon de 1000 PME de certains domaines au Québec (dont 47 en Outaouais)