Le premier (et le seul jusqu’à maintenant) atlas des oiseaux nicheurs pour le Québec avait été publié en 1995. Et encore, avec des observations de terrain datant de 1984 à 1989. Il était grand temps de le mettre à jour, expliquent Michel Robert et Marie-Hélène Hachey, codirecteurs du projet.

Percées scientifiques: un vrai travail de fourmi sur les oiseaux

L’année 2018 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l’histoire scientifique. Le Soleil vous présente, à raison d’une par jour, les percées les plus marquantes de l’année.

Il y a une raison pour laquelle les ouvrages comme le deuxième Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, terminé cette année, sont publiés seulement une fois tous les 25 ans, environ. Et elle est très simple : «Les observateurs ont passé autour de 100 000 heures sur le terrain, et ça ne comprend même pas leur temps de déplacement, qui fut long dans bien des cas parce qu’on se rendait dans des régions très éloignées, ni le temps pour saisir les données, etc. Alors on parle de centaines de milliers d’heures que les gens ont investies là-dedans», dit Michel Robert, qui a codirigé le projet.

Biologiste au Service canadien de la faune (dans les bureaux du fédéral sur D’Estimauville), M. Robert explique que l’idée d’un atlas comme celui-là est de «faire le suivi de la répartition et de l’abondance relatives des oiseaux du Québec, mais à grande échelle, à l’échelle du Québec méridional au complet. C’est d’avoir une image globale de comment les espèces d’oiseaux se répartissent et de comment ça a évolué.»

Or le premier (et le seul jusqu’à maintenant) atlas du genre pour le Québec avait été publié en 1995 — et encore, avec des observations de terrain datant de 1984 à 1989. Compte tenu de toutes les perturbations qui ont pu affecter l’habitat des oiseaux depuis (réchauffement planétaire, changements dans les pratiques agricoles, étalement urbain, coupes forestières, etc.), il était grand temps de mettre ces données à jour.

Plus de 1800 bénévoles — tous très versés en ornithologie — ont visité 4000 «parcelles» à de nombreuses reprises entre 2010 et 2014, sur un territoire allant des basses terres du Saint-Laurent jusqu’en Abitibi et sur la Basse-Côte-Nord. Environ 45 % de ces parcelles ont reçu plus de 20 heures d’observation. Pas pour rien que la publication d’un ouvrage de ce genre est l’équivalent ornithologique du passage d’une comète...

«Il y a une grande différence entre les observations qu’on fait pour ses loisirs et ce genre de projet-là, dit Marie-Hélène Hachey, elle aussi du Service canadien de la faune et qui a codirigé l’ouvrage. Ça oblige à s’arrêter pour savoir si les oiseaux qu’on voit ou qu’on entend nichent à cet endroit ou s’ils sont seulement de passage. Est-ce que l’oiseau est en train de chanter? Est-ce qu’il défend son territoire? Il y avait une trentaine d’indices pour évaluer s’il nichait.»

Des perdants et des gagnants

En ce qui concerne les tendances que ces nouvelles observations ont permis de dégager, les 25 dernières années ont fait des perdants et des gagnants, notent M. Robert et Mme Hachey. «Dans des cas comme le cardinal rouge [+ 178 % depuis 1989], le dindon sauvage [+ 1700 %] et la grue du Canada [population minuscule en 1989, multipliée par 250 depuis], ce sont de véritables explosions», dit cette dernière. On pense que le cardinal a grandement bénéficié des hivers plus doux et de l’habitude, maintenant très répandue, d’installer des mangeoires. Le dindon sauvage a pour sa part été introduit par le gouvernement et comme il a des taux de reproduction très élevés [comme le cardinal, d’ailleurs], il s’est répandu rapidement dans le sud du Québec une fois qu’il y a pris pied.

Beaucoup de rapaces ont aussi vu leur population augmenter depuis 25 ans, en bonne partie parce qu’on a utilise moins de DDT et d’autres insecticides dits «organochlorés», qui fragilisaient la coquille des œufs des rapaces. Mais les facteurs varient d’une espèce à l’autre. Ainsi, dit M. Robert, «pour l’urubu à tête rouge, qui est beaucoup plus présent qu’avant, il y a deux éléments qui sont souvent mentionnés. Le premier, c’est la présence plus nombreuse de cerfs de Virginie, qui se font frapper par les autos. Ça aide beaucoup l’urubu — et le grand corbeau aussi d’ailleurs, un autre oiseau en augmentation. Il y a aussi la perte d’habitats dans le nord-est des États-Unis qui est parfois mentionnée, parce que certains pensent que ça aurait déplacé les populations vers le sud du Québec.»

Mais tous les oiseaux ne s’en tirent pas aussi bien. «Beaucoup d’espèces qui vivent dans les milieux humides sont en déclin, dit Mme Hachey. Les milieux humides sont de plus en plus rares et dans les basses terres, c’est particulièrement problématique.»

De la même manière, des changements profonds dans nos façons de faire de l’agriculture ont fait des «perdants» parmi les oiseaux depuis 25 ans. Une quantité étonnante de terres agricoles ont été abandonnées et sont retournées à l’état de forêt. Parmi celles qui restent, les pâturages ont perdu beaucoup de terrain pour céder la place à de grandes monocultures intensives comme celle du maïs. Bien des espèces nichant au sol y ont perdu leur habitat — d’autant plus que les champs de soya et de maïs laissent la terre à nu au printemps, quand les oiseaux reviennent du sud, ce qui en fait essentiellement des déserts. De nouveaux pesticides semblent également contribuer au problème, notamment les néonicotinoïdes, que ce soit en empoisonnant les oiseaux ou en éliminant les insectes qui leur servent de nourriture. Si bien qu’au final, plusieurs espèces d’oiseaux champêtres qui étaient abondants il n’y a pas si longtemps sont maintenant menacées d’extinction, et certaines comme la pie-grièche migratrice ne se rencontrent pratiquement plus au Québec.

«Jusque dans les années 30 ou 40, on pratiquait une agriculture vivrière au Québec, avec une famille par ferme, quelques vaches et des chevaux. Dans ce type de campagne-là, on pouvait trouver jusqu’à quatre ou cinq nids de pie-grièche migratrice en une seule journée. Mais là, dans le deuxième Atlas, on a trouvé un seul nid dans tout le Québec. […] C’est une espèce qui est associée aux aubépines, et il y en avait beaucoup dans les pâturages», explique M. Robert.

Le deuxième Atlas des oiseaux nicheurs du Québec sera en librairie le printemps prochain.

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LES DÉCOUVERTES DE 2018

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30 décembre : Les mots cachés derrière les maux