Selon plusieurs experts, il faut plus de 400 heures de formation pour atteindre un niveau de bilinguisme acceptable permettant de tenir une conversation.

Formation linguistique: des attentes irréalistes?

Le nombre d’heures requis pour atteindre un niveau de bilinguisme permettant de s’exprimer aisément est variable d’un individu à l’autre. Mais selon les experts, il faut plus de 400 heures de travail pour y parvenir.

On estime qu’un individu devrait consacrer 420 heures d’apprentissage avant d’atteindre le niveau autonome, c’est-à-dire le niveau où la personne peut répondre de manière spontanée avec aisance et précision, selon le cadre européen de référence pour les langues.

À titre de comparaison, les étudiants qui suivent des cours de français langue seconde à l’Université d’Ottawa ont 3 heures de cours par semaine, ce qui représente 72 heures par année. Ils ont aussi accès à des initiatives qui leur permettent d’interagir dans un milieu bilingue pour ajouter aux heures de classe.

« On arrive péniblement à 100 heures par an, et je parle d’étudiants dont c’est le travail principal. Si l’on arrive à peine à 100 heures par an et que l’on considère que pour arriver à un niveau autonome il faut plus de 400 heures, on comprend qu’il faut plus de quatre ans », observe Laurence Thibault, professeure de français langue seconde à l’Institut des langues officielles et du bilinguisme de l’Université d’Ottawa.

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Si on parle d’un adulte dans un milieu de travail qui a des exigences professionnelles, familiales et autres, « c’est sur que ce n’est pas réaliste en deux ans, par exemple, de s’attendre à ce qu’une personne soit bilingue dans le sens de bilingue autonome », souligne Mme Thibault.

Compétence ultime

L’apprentissage d’une nouvelle langue passe par la compréhension orale et écrite, mais aussi par l’expression orale et écrite.

Être en mesure de parler cette nouvelle langue constitue la compétence ultime.

« Ce n’est pas parce que quelqu’un ne parle pas français, par exemple, qu’il ne le comprend pas. Et ce n’est pas parce qu’il ne le parle pas, qu’il ne peut pas l’écrire. Parler c’est le plus difficile parce que c’est le plus immédiat. Il n’y a pas de temps de réflexion. On ne peut pas aller vérifier dans un livre. Il faut réfléchir tout de suite », affirme Mme Thibault.

Selon elle, plus de gens oseraient si les attentes étaient assouplies.

Concernant le cas des employés anglophones de la Ville d’Ottawa qui détiennent un poste touché par des exigences de bilinguisme, Mme Thibault comprend l’attente de la communauté francophone. « Ça fait partie des choses dans leur contrat, mais peut-être qu’ils le parlent de manière imparfaite », questionne-t-elle.

APPRENTISSAGE D'UNE LANGUE SECONDE : LES DÉFIS EN MILIEU DE TRAVAIL

Plusieurs facteurs doivent être considérés lorsqu’on demande à un employé de suivre des cours de langue afin de répondre à des exigences de bilinguisme. Dans le cas d’un haut gestionnaire, le niveau de responsabilité joue un grand rôle. L’un des plus gros défis consiste à trouver du temps afin de suivre des cours de langue.

« Est-ce que c’est réaliste ? Disons que c’est un défi qu’on ajoute à la charge de travail de la personne. Avec le niveau de responsabilité, ça peut devenir de plus en plus difficile de trouver de la place pour quelque chose en plus », soutient Laurence Thibault, professeure de français langue seconde à l’Institut des langues officielles et du bilinguisme de l’Université d’Ottawa.

Laurence Thibault

L’âge de l’apprenant est aussi un facteur à considérer dans l’atteinte des objectifs. Comme le suggère la croyance populaire, les enfants sont des éponges lorsque vient le temps d’apprendre une nouvelle langue ce qui n’est pas le cas des adultes. 

« Un adulte, c’est quelqu’un qui a des chaînes de pensées beaucoup plus sophistiquées qu’un enfant. Il fait des phrases plus compliquées qui veulent dire des choses plus complexes. L’avantage avec les enfants, c’est qu’on commence quand ils n’ont pas encore des phrases trop complexes ou des pensées très compliquées », explique celle qui enseigne les langues secondes depuis plus de 20 ans.

Le stress de performance et les résultats qui sont attendus rapidement n’aident pas dans le processus d’apprentissage. Bien que le rythme d’apprentissage soit propre à chacun, les attentes peuvent être démesurées.

« Je pense que, quelque chose qu’on sous-estime, c’est l’obligation de compétence, de paraître bien et d’avoir l’air bon dans un milieu professionnel. À cause de cette obligation d’apparence de performance, l’adulte va s’empêcher de commencer et d’oser », affirme Mme Thibault qui rappelle qu’a priori l’employé est embauché pour être compétent dans ses tâches.

ÉCHELLE DES NIVEAUX DE COMPÉTENCE EN LANGUE SECONDE

Il existe neuf niveaux de bilinguisme à la Ville d’Ottawa. Le niveau minimal requis est différent pour chaque poste.

À titre d’exemple, un employé qui se situe au niveau minimal 1 «utilise quelques mots isolés et expressions mémorisées de deux ou trois mots avec beaucoup d’erreurs. Comprends quelques mots isolés, des phrases simples et courtes sur des sujets personnels énoncés lentement, avec répétitions fréquentes». 

À l’opposé, l’employé qui se situe dans le niveau le plus élevé de l’échelle d’évaluation «utilise des structures complexes dans toutes les situations avec erreurs occasionnelles. Comprends le discours rapide et peu clair sur des sujets d’ordre général et lié au travail dans toutes les situations».