Richard Marcoux a sorti la montre de poche qu’il conserve précieusement depuis deux décennies au moins, l’objet a été transmis de père en fils depuis plus d’un siècle.

Chaque chose en son temps

Les objets peuplent nos vies et nos maisons. On les garde souvent par utilité, parfois par attachement sentimental. En ce début d’année, les journaux du Groupe Capitales Médias vous présentent des gens à travers un objet fort en symbole, en souvenirs et en émotions.

C’était le temps des numéros de téléphone à cinq chiffres, dans le temps où prendre une photo était un événement.

Ce temps, qu’on dit vieux et bon.

Richard Marcoux a sorti la montre de poche qu’il conserve précieusement depuis deux décennies au moins, l’objet a été transmis de père en fils depuis plus d’un siècle. «Elle doit avoir 125, 130 ans. Je sais qu’elle a appartenu à mon grand-père, puis à mon père, puis à moi.»

Richard a un fils, un petit-fils et une petite-fille. «Elle va suivre.»

La montre est en or, on soupèse tout de suite sa qualité quand on la tient dans le creux de notre main.

Et elle tient encore l’heure.

Son tic tac est régulier, infatigable. Pas de piles évidemment, suffit de remonter son mécanisme pour qu’elle continue à trotter. Il est quelque chose de rassurant dans cette imperturbable cadence.

Quand il a hérité de la montre de son père, Richard n’y voyait alors qu’un simple objet, au mieux le témoin d’une époque révolue. «Au début, c’était juste le fait de l’avoir, je n’y portais pas vraiment attention. Mais depuis trois ou quatre ans, je ne la vois plus de la même manière, depuis que je m’intéresse à la généalogie.»

Il remonte le temps comme sa montre. «Je trouve ça fascinant de pouvoir remonter à mes origines, de connaître mon histoire. Je suis rendu à la troisième génération, on peut remonter jusqu’à 10! Je le fais aussi pour mon fils et pour mes petits-enfants.» Pour qu’ils sachent qui les a précédés.

Qu’ils sont la suite de quelque chose.

Richard a fait examiner la montre par un bijoutier il y a trois ans, pas tellement pour en connaître la valeur, celle qu’il lui porte est assurément plus grande. Le bijoutier a confirmé qu’elle était d’origine.

Comme la pochette en tissu, qui a traversé le temps avec elle.

Avec la montre, Richard a aussi ressorti un vieil album de photos de famille qu’il avait trouvé chez sa mère après son décès, et qu’il avait rangé sans vraiment y porter attention. «Je ne le vois plus de la même façon. Je le voyais comme un livre de photos. Je le vois maintenant comme un livre d’histoires.»

Il a pris le temps de l’observer sous toutes ses coutures, la couverture travaillée, «l’écriture biblique dans la tranche». Des passages religieux que le temps a élimés. «Ils devaient être en moyens pour avoir un album comme ça.» Richard tourne lentement les pages de carton épais, trouées de petites fenêtres où sont glissées les photos.

Il en manque.

Avec une petite pince, il tire celles qui ne sont pas figées. Il les a déjà toutes regardées une à une, a pu identifier certains membres de sa famille, regrette qu’elles ne portent aucune mention au verso. À part une, datée du 19 juin 1945. «Souvenir de moi à Paris.» C’est l’oncle Eusèbe, qui a fait la guerre. 

Qui a eu la chance d’en revenir.

Les photos les plus anciennes sont des ferrotypes, l’image est fixée sur une plaque métallique. Sur l’une d’elles, deux hommes debout, tirés à quatre épingles. Complet classique, montre de poche.

Celle dont a hérité Richard?

À l’endos des photos en carton, faute de savoir qui est posé, on trouve qui a immortalisé le portrait, les Livernois, Gingras, Roy, Plante qui avaient leurs studios dans Saint-Roch. Derrière celle où on voit un grand monsieur à moustache, prise par A. R. Roy, les adresses de deux studios, rue Saint-Joseph et côte du Passage à Lévis. 

Et ces mots : «vieux portraits réparés».

C’était l’époque où on réparait les choses au lieu de les jeter, jusqu’aux photos. 

Et on ne souriait pas.

Tous les clichés ont ceci en commun, personne ne sourit. Ni les enfants, ni les mariés, ni Yolande et Olive avec leurs diplômes dans les mains. On sent, d’une image à l’autre, le poids des conventions. Richard me montre une photo de famille, ses grands-parents avec leurs sept garçons.

Les hommes sont tous en costard, même le plus jeune, tout petit. «Ça fait Le parrain un peu…»

C’est un voyage dans le temps, en quelque sorte, à cette époque où les hommes et les femmes vivaient chacun dans leur sillon, en faisant leur devoir. Une époque où on devait soigner son image.

Et où on prenait soin des objets.

Regardez autour de vous. Combien d’objets chevaucheront le prochain siècle? En fonctionnant toujours? La montre de poche de Richard, elle, marque l’heure comme au premier jour, et son or brille encore. 

Et elle se rendra au prochain siècle.

Richard Marcoux