En quittant l’Espagne pour la Belgique, Carles Puigdemont a porté le conflit catalan au cœur de l’Union européenne et continué son combat depuis Bruxelles, en durcissant au passage le ton contre l’UE, qualifiée d’union de pays «décadents».

Puigdemont entend revenir

BARCELONE — La mise sous tutelle de sa région a mis fin en quelques heures à son rêve d’indépendance pour la Catalogne, mais Carles Puigdemont, président destitué, n’a pas renoncé. Depuis la Belgique, il entend récupérer son poste pour mettre encore Madrid dans l’embarras.

«La présidence de la Catalogne ne se décapite pas et ne se change pas selon le bon vouloir de Madrid», a-t-il prévenu via une liaison vidéo retransmise dans une centaine de villes, son dernier «meeting» avant les élections, en défendant sa liste Ensemble pour la Catalogne.

Carles Puigdemont a tenu parole. Il a convoqué un référendum d’autodétermination interdit par la Cour constitutionnelle et soutenu, le 27 octobre, la déclaration d’indépendance du Parlement catalan.

Mais, à peine deux jours plus tard, il est parti pour la Belgique, renonçant à un bras de fer avec l’État qui venait de le destituer.

«La presse anti-indépendantiste l’a traité de lâche, mais s’il a un défaut c’est plutôt sa témérité», a écrit son ami Antoni Puigverd dans le quotidien catalan La Vanguardia.

En quittant l’Espagne pour la Belgique, l’ancien journaliste de 54 ans à l’épais casque de cheveux châtains a porté le conflit catalan au cœur de l’Union européenne et continué son combat depuis Bruxelles, en durcissant au passage le ton contre l’UE, qualifiée d’union de pays «décadents».

Mais l’Union n’a pas bougé, manifestant son soutien sans faille au chef du gouvernement conservateur espagnol, Mariano Rajoy.

Face aux électeurs, il se présente «comme le président légitime de la Catalogne en exil» et promet de rentrer s’il l’emporte, même s’il serait immédiatement incarcéré, comme son vice-président Oriol Junqueras, inculpé pour rébellion et sédition.

Selon Antoni Puigverd, «il veut faire un triple salto mortel : ressusciter un parti moribond, restaurer la présidence, et mettre l’État dans l’embarras, en le contraignant à destituer à nouveau un président démocratique».

Les raisons de cette détermination se devinent dans une biographie, écrite par un autre ami, Carles Porta, en 2016.

Il y est décrit comme un homme «honnête et résilient», un «indépendantiste de toujours», avec le caractère d’un «coureur de fond». Il a cette «vertu [ou ce défaut] : il est têtu».

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LA RÉGION INSOUMISE

MADRID — La Catalogne, puissante région d’Espagne grande comme la Belgique, est l’une des plus stratégiques pour la quatrième économie de la zone euro.

Touristique, moderne, endettée

Ce territoire ayant une langue et une culture propres représente 6,3 % de la superficie de l’Espagne, 16 % de sa population et un cinquième de son PIB.

Terre des peintres Salvador Dali et Joan Miro ou de l’architecte Antoni Gaudi, souvent avant-gardiste, elle attire 22,5 % du tourisme en Espagne.

En sport, Barcelone est la seule ville espagnole à avoir accueilli les jeux Olympiques d’été, en 1992, et le FC Barcelone, vivier de joueurs de la «Roja», la sélection nationale, est le deuxième club le plus titré du pays avec 24 Ligas (championnat d’Espagne) et cinq Ligues des Champions.

La Catalogne est le siège d’industries de pointe et de centres de recherche importants. Elle représente un quart des exportations de l’Espagne et connaît un taux de chômage de 13,2 %, quatre points de moins que le reste du pays.

Mais elle est aussi l’une des plus endettées avec une dette publique égale à 35,2 % de son PIB et puise régulièrement des liquidités dans un fonds spécial de l’État espagnol. La région dénonce la répartition inéquitable des deniers publics en Espagne, responsable de son asphyxie financière, ce que Madrid conteste.

La déclaration unilatérale d’indépendance, votée le 27 octobre au parlement de Catalogne, a effrayé plus de 3000 sociétés qui, par peur de l’insécurité juridique, ont transféré leurs sièges sociaux hors de la région. Le tourisme a également chuté, avec des réservations hôtelières en baisse de 10 % à Barcelone pour le premier trimestre 2018.

Aux larges compétences

Berceau de l’anarchisme en Espagne, la Catalogne a souvent eu des relations complexes avec le pouvoir central. Le dictateur Francisco Franco lui a retiré ses compétences et a infligé une dure répression à ce fief des républicains, interdisant l’usage officiel du catalan.

Aujourd’hui, elle dispose de larges prérogatives en tant que «communauté autonome historique», comme le Pays basque (nord), la Galice (nord-ouest) et l’Andalousie (sud).

En vertu d’un système qui fait de l’Espagne un pays décentralisé, la Catalogne doit respecter la Constitution, mais administre directement la santé et l’éducation, entre autres, au point d’être parfois accusée par les conservateurs de minimiser l’usage du castillan et de manipuler les programmes d’histoire.

Elle dispose de sa police — les «Mossos d’Esquadra» —, qui doit aussi suivre les consignes du pouvoir central. Elle réclame plus d’autonomie en matière fiscale.

Nationaliste

Elle a longtemps été dirigée par la coalition Convergencia i Unio (CiU, Convergence et Union, nationaliste et conservatrice) de Jordi Pujol, président régional entre 1980 et 2003.

M. Pujol faisait la pluie et le beau temps en Catalogne et à Madrid, où il monnayait son soutien à droite comme à gauche. Après avoir pris un virage en faveur de l’indépendance, sa mise en cause dans les années 2010 dans des affaires de fraude fiscale et de corruption a miné son image.

À partir de 2003, la Catalogne est dirigée par une coalition de gauche qui obtient un renforcement de ses compétences en 2006. Mais ce «statut» est partiellement annulé par la Cour constitutionnelle en 2010, ce qui nourrira le sentiment indépendantiste et ramènera les nationalistes au pouvoir avec Artur Mas, président régional entre 2010 et fin 2015.

Conservateur comme M. Pujol, Artur Mas, un nationaliste, a embrassé la cause indépendantiste et a organisé le 9 novembre 2014 une première «consultation» sur l’indépendance interdite par la justice.

CiU a depuis éclaté, tiraillée entre conservateurs modérés et partisans de l’indépendance.

Les séparatistes de gauche et de droite ont ensuite formé la coalition «Junts pel Si» (Ensemble pour le oui) et remporté en septembre 2015 des élections régionales ayant pris la forme d’un plébiscite pour ou contre l’indépendance et marquées par une participation record de 77,4 %.

Les partis indépendantistes ont obtenu 47,8 % des suffrages, contre 51,28 % pour des partis non séparatistes, mais ont quand même la majorité absolue au parlement, avec 72 sièges sur 135, en raison d’une pondération des voix permettant une meilleure représentation des provinces les plus rurales, traditionnellement les plus indépendantistes.

Les grandes villes du littoral comme Barcelone sont plutôt contre l’indépendance.

Le 10 janvier 2016, Carles Puigdemont a succédé à Artur Mas, avec pour projet de conduire la région vers l’indépendance au plus tard en 2017.