Les 10 blagues qui racontent la chute du mur de Berlin

Au moment de la chute du mur de Berlin, de nombreuses blagues politiques circulaient en Allemagne de l’Est. Trente ans plus tard, elles fournissent de précieux renseignements sur l’état d’esprit qui régnait, le 9 novembre 1989...

1. Que se passerait-il si le désert du sahara devenait communiste? Au début, rien. Puis, au bout de quelques années, il y aurait une pénurie de sable.

Jusqu’au bout, l’Allemagne de l’Est (RDA) se présente comme le pays le plus avancé du Bloc de l’Est. Vrai que les magasins y sont mieux approvisionnés qu’en Pologne ou en Union soviétique. Ne reculant devant rien, les manuels de géographie décrivent le pays comme une grande puissance économique mondiale. À l’automne 1989, le pays «modèle» se trouve pourtant au bord de la faillite. Depuis des années, il surnage grâce aux prêts de l’Allemagne de l’Ouest (RFA), l’«ennemi» capitaliste. La dette dépasse 26 milliards $. À lui seul, le paiement des intérêts représente 4,5 milliards $, soit les deux tiers des revenus de l’État.(1)

Dès 1973, des haut-fonctionnaires ont sonné l’alarme. On leur a ordonné d’arrêter leurs travaux et de faire disparaître les chiffres «irritants». À la veille de chute du Mur, une plaisanterie se moque de cet aveuglement volontaire. «Que fait-on dans un train ouest-allemand qui tombe en panne?» demande-t-on.

Réponse: On appelle des techniciens pour effectuer les réparations nécessaires. 

Et que fait-on dans un train est-allemand qui tombe en panne?

Réponse: On ferme les rideaux et on dit aux passagers que le train est reparti...»


2. Un matin, le numéro Un est-allemand, Erich Honecker ouvre sa fenêtre pour contempler le soleil radieux.

— Bonjour, mon cher soleil, dit-il.

— Bonjour, mon cher Erich, répond le soleil.

À midi, Honecker aperçoit encore le soleil depuis sa fenêtre ouverte.

— Bon après-midi, cher soleil, dit-il.

— Bon après-midi, cher Erich, répond le soleil.

Au début de la soirée, Honecker décide de saluer le soleil une dernière fois.

— Bonsoir, cher soleil.

Cette fois, le soleil ne répond pas. Alors Honecker demande.

— Je t’ai dit bonsoir, cher soleil, qu’est-ce qui se passe?

Et le soleil répond.

— Va te faire voir, Eric. Je suis à l’Ouest, maintenant.


À partir du mois d’août 1989, l’Allemagne de l’Est se vide de sa population. Grâce à l’ouverture des frontières entre la Hongrie «socialiste» et l’Autriche, des milliers de gens profitent des vacances pour passer à l’Ouest. D’autres trouvent refuge dans les jardins de l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest, à Prague. En l’espace de trois mois, le gouvernement estime que 167 000 citoyens manquent à l’appel. Environ un pour cent de la population…

Au début de l’année 1989, le jeune berlinois de l’Est Chris Gueffroy a eu moins de chance. Gueffroy s’est vu interdire l’entrée à l’université parce qu’on le considère «politiquement suspect». Dans la nuit du 6 février, il entend une rumeur voulant qu’on ne tire plus sur ceux qui tentent de franchir le mur. Il décide de tenter sa chance.

Le malheureux Gueffroy est surpris alors qu’il escalade une clôture de métal, à une certaine distance du Mur. Les gardiens ouvrent le feu. Il est tué d’une balle en plein coeur.

On ne le sait pas encore, mais Gueffroy aura le triste honneur d’être la dernière personne abattue en essayant de traverser le Mur...

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Une bande dessinée du personnage Baptiste le clochard par André-Philippe Côté en 1991.

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3. Pourquoi le papier de toilette a-t-il deux épaisseurs en Allemagne de l’Est? Parce qu’il faut envoyer une copie de tout ce que l’on fait à Moscou.

L’Allemagne de l’Est est perçue comme l’alliée la plus fidèle de Moscou. Mais a-t-elle vraiment le choix? Plus de 300 000 soldats soviétiques stationnent sur son territoire. Sans oublier les 12 000 tanks et autres véhicules blindés. L’amitié entre les peuples frères, ça se protège...

Tout change avec l’arrivée de Michael Gorbatchev à la tête du Parti communiste de l’Union soviétique, en 1985. Les dirigeants est-allemands accueillent ses idées de réforme avec autant d’effroi que les propriétaires d’une boutique de porcelaine obligés d’ouvrir leur porte à un rhinocéros aveugle. Le mot russe «perestroika» [reconstruction] est même effacé de tous les documents soviétiques traduit en RDA.

En octobre 1989, la visite de Gorbatchev à Berlin-Est marque le point de non-retour. Dans la rue, les policiers anti-émeute tabassent des manifestants qui scandent «Gorbi! Gorbi! Gorbi!». Furieux, Gorbatchev sert un avertissement à son vis-à-vis, Erich Honecker. «La vie punit celui qui arrive trop tard». C’est le baiser de la mort.

On raconte que dans l’avion qui le ramène à Moscou, Gorbatchev explose. «Virez-moi ce dinosaure», dit-il à propos d’Honecker. (2)

Un mois plus tard, dans la nuit du 9 novembre, le mur de Berlin tombe. Mais Gorbatchev n’apprendra la nouvelle que le lendemain matin. Il a donné l’ordre qu’on ne le réveille sous aucun prétexte...


4. Pourquoi les agents de la Stasi [police politique] se promènent-ils toujours en groupe de trois? Il en faut un qui sait lire, un qui sait sait écrire et un troisième pour surveiller ces deux dangereux intellectuels.

La Stasi, c’est la police de l’ombre. Elle voit tout. Elle sait tout, grâce à ses 91 000 employés et à ses 189 000 informateurs. Tout ça pour une population de 17 millions! À la blague, on dit que ses officiers font les meilleurs chauffeurs de taxi. ùDès que vous êtes dans la voiture, ils connaissent déjà votre nom et votre adresse.

Avoir des ennuis avec la Stasi, cela peut détruire votre carrière ou même votre vie. Son directeur, Erich Mielke, a même été surnommé «le maitre de la peur». Au milieu des années 80, il a développé une obsession particulière envers les punks. Chacun doit signer un document dans lequel il s’identifie comme «élément criminel potentiel». (3) 

Tout de suite après la chute du Mur, la Stasi sera rebaptisée «Bureau de la Sécurité nationale», avant d’être démantelée. Ses cadres entreprennent alors de détruire une quantité impressionnante de documents. Sauf qu’ils manquent de déchiqueteuses!

On dira qu’il s’agit de la toute dernière pénurie de l’histoire de l’Allemagne de l’est…


5. Il y a des gens qui racontent les blagues. Il y a des gens qui collectionnent les blagues. Et il y a des gens qui collectionnent les gens qui racontent des blagues.

À partir de 1977, les services secrets ouest-allemands collectionnent les blagues politiques qui circulent chez les voisins de l’Est. Selon eux, elles fournissent des échantillons précieux de l’humeur populaire. Il faut dire qu’à partir des années 80, les blagues deviennent plus nombreuses, probablement parce que le régime est-allemand se montre moins sévère envers les blagueurs. La dernière peine de prison pour une blague aurait été prononcée en 1972. (4) 

Une fois par année, les espions de l’Ouest expédient leurs blagues à l’administration. «C’était de loin notre plus grand succès auprès de nos supérieurs. Le bureau du Chancelier et les ministères se jetaient là-dessus,» a confié l’ancien espion Dieter Gandersheim au magazine Der Spiegel. (5)

Hélas, l’analyse des blagues ne rendra pas les espions ouest-allemands plus perspicaces. Quelques semaines avant la chute du Mur, ils associent encore les protestataires est-allemands à des groupes «marginaux». Ils estiment que leurs actions n’auront guère d’impact politique... 


6. On vient d’inventer un nouveau modèle de la petite voiture est-allemande «Trabant» qui est équipé de deux tuyaux d’échappement. L’avantage de ce modèle, c’est que grâce aux deux tuyaux, on peut s’en servir comme brouette.

La petite Trabant symbolise à la fois les ambitions et le retard de l’Allemagne communiste. Lancée à la fin des années 50, le véhicule ne fera pas l’objet de grandes transformations au cours des trois décennies qui suivent.

La petite voiture est équipée d’un moteur à deux temps, qui dégage une fumée bleutée à l’approche de sa vitesse maximale de 90 km/h. Elle ne nécessite pas beaucoup d’entretien, mais le guide de l’utilisateur recommande de resserrer les vis et les boulons «une fois par année»,, à cause des vibrations. (6)

Reste que pour les Allemands de l’Est, la «trabi» constitue un rêve. En moyenne, il faut attendre une douzaine d’années pour l’obtenir. Son prix représente deux ans de salaire pour un ouvrier.

Mais tout cela n’empêche pas les blagues de circuler. «Quel est l’équipement le plus utile sur une Trabant? La chaufferette sur le capot arrière pour tenir vos mains au chaud, lorsque vous la poussez», plaisante-t-on. Sans oublier ce classique: «Comment peut-on doubler la valeur d’une Trabant? Réponse: Il suffit de faire le plein d’essence.»

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La petite Trabant symbolise à la fois les ambitions et le retard de l’Allemagne communiste. Lancée à la fin des années 50, le véhicule ne fera pas l’objet de grandes transformations au cours des trois décennies qui suivent.

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7. Hier soir, annonce la radio, un cambriolage particulièrement scandaleux a été commis dans les locaux du ministère de l’Intérieur. Après s’être introduits dans les locaux, des ennemis du peuple ont dérobé les résultats des élections. En raison de cet acte de sabotage, les élections ne pourront pas avoir lieu dimanche prochain, comme prévu.

Jusqu’au bout, le régime est-allemand essaye d’avoir l’air invulnérable. En janvier 1989, le numéro Un du Parti socialiste unifié (communiste), Eric Honecker, proclame: «Dans 50 ou 100 ans, le mur sera toujours là». Quelques mois plus tard, lors des élections municipales, le Parti et ses alliés recueillent 98,85% des suffrages. (7)

Avec le recul, la popularité du régime semble artificielle. En mars 1990, lors des premières élections libres, ses héritiers ne récoltent que 16,4% des voix. Dans la Hongrie voisine, le Parti communiste comptait 720 000 membres en 1988. Après la chute du régime soviétique, il les a invités à renouveler leur inscription, de manière volontaire. Seulement 30 000 se sont réinscrits.

En Allemagne de l’Est, les cadres du Parti n’ont pas très bonne réputation. On dit qu’ils s’élèvent dans la hiérarchie de manière irrésistible. Comme les bulles de méthane nauséabondes qui remontent à la surface d’une mare d’eau stagnante. 


8. Un manifestant est arrêté dans les rues de Berlin-Est. On le traduit aussitôt devant un officier de la Police du peuple, qui se met à hurler: «Traitre! Tu vas être accusé d’activités subversives! Tu pourriras peut-être en prison durant des années! Mais comme tu es jeune, je te laisse un chance. J’ai un œil de verre. Si tu devines lequel, je te fais libérer.»

Surpris, le manifestant se concentre et il répond: «Le gauche».

— Bravo! Tu as deviné! répond l’autre. Mais dis-moi, comment as-tu fait pour identifier mon œil de vitre?

— C’est simple, camarade. J’ai cru y déceler un lueur d’intelligence.

La police du Peuple est-allemande est haïe. On l’a croit prête à tout pour sauver le régime soviétique. À plusieurs reprises, au cours de l’automne 1989, le pays frôle la catastrophe. Le 9 octobre, lors d’une immense manifestation à Leipzig, plus de 8 000 policiers et soldats ont été mobilisés. Les officiers ont reçu de vraies munitions. On laisse courir la rumeur voulant que des réserves de plasma supplémentaires ont été commandés dans les hôpitaux, en prévision du carnage. Contre toute attente, les manifestants brandissent des... bougies. Ils scandent: «Keine Gewalt» [Pas de violence]. «Les autorités étaient prêtes à tout, sauf à des bougies et des prières», dira plus tard le pasteur Christian Fürher, une figure emblématique de la résistance. (8) 

Officiellement, le pays vit en paix. Mais est-ce la paix des cimetières? demandent les plus inquiets. Habituellement, ils enchainent avec une blague en forme de question: «Est-ce que le communisme a été inventé par les savants ou par les gens simples?

Réponse: probablement par les gens simples, parce que les savants l’auraient d’abord essayé sur des rats.»


9. Pourquoi Dieu a-t-il créé les dirigeants communistes est-allemands? Il était en train de créer des singes, mais il a manqué de fourrure…

Le 9 novembre 1989, le gouvernement est-allemand vacille. Il va lui-même s’administrer le coup de grâce en commettant une erreur monumentale... Vers 17h00, lors d’une conférence de presse, le porte-parole Günter Schabowski énumère les mesures qui permettront enfin aux citoyens est-allemands de voyager à l’étranger. À la toute fin, un journaliste lui demande à quel moment ces mesures entrent en vigueur. Ne sachant pas que le décret doit entrer en vigeur seulement le lendemain, Schabowski improvise. Il se gratte la tête. Il consulte ses papiers. Puis il bredouille: «pour autant que je sache, immédiatement».

La conférence de presse est diffusée en direct. La nouvelle commence aussitôt à se répandre, comme une traînée de poudre. À 19h04, l’agence de presse américaine Associated Press annonce prématurément que le Mur est ouvert. Bientôt, de nombreux citoyens commencent à se rassembler devant les points de passage entre l’Est et l’Ouest.

Au point de contrôle de la Bornholmer Strasse, l’officier Harald Jäger tente d’obtenir des clarifications de ses supérieurs par téléphone. Rien à faire. La confusion est totale. (9) Les heures passent. La foule grossit de minute en minute. Vers 23 heures, elle est estimée à 20 000 personnes.

Le ton monte. Les gens s’impatientent. On craint qu’un soldat apeuré ouvre le feu. À 23h30, l’officier Jäger ordonne de laisser passer tout le monde. Sans contrôle. Après 28 ans d’existence, le mur de Berlin vient subitement de tomber. La RDA ne s’en remettra jamais. (10)


10. Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Le socialisme, c’est exactement l’inverse.

Trente ans plus tard, la chute du mur de Berlin n’a pas rempli toutes ses promesses. Le niveau de vie des citoyens de l’ancienne Allemagne de l’Est (RDA) reste à la traine. Dans les universités et les écoles supérieures, à peine 5% des professeurs viennent de l’Est. (11) Selon un sondage récent, seulement 38% des citoyens de l’ancienne RDA estiment que la réunification de l’Allemagne a été un succès. (12)

Une formule résume le blues des anciens pays de l’empire soviétique. «Tout ce que les communistes nous disaient sur le communisme était faux. Malheureusement, tout ce qu’ils nous disaient sur le capitalisme était vrai.»

Pourtant, la chute du mur de Berlin n’a pas fini de hanter le monde. Un exemple? À Dresde, durant la nuit fatidique, un petit officier russe du KGB regarde les événements à la télé. Il n’en revient pas. La rapidité avec laquelle le régime s’effondre va le marquer pour toujours. Trente ans plus tard, ce petit officier n’a rien oublié. Il s’appelle Vladimir Poutine et il est devenu le président de la Russie. (13)


Notes

(1) The Year that Changed the World: The Untold Story Behind the Fall of the Berlin Wall, Simon & Shuster, 2009.
(2) Requiem pour la RDA, Paris Match, 11 novembre 2009.
(3) Punk Persecution: How East Germany Cracked Down on Alternative Lifestyles — in Pictures, The Guardian, 5 novembre 2019.
(4) 25 Jokes From the GDR that Show the Stasi Couln’t Silence Laughter, thelocal.de, 3octobe 2019.
(5) East German Jokes Collected by West German Spies, Der Spiegel, 14 octobre 2009.
(6) La Trabant, voiture symbole de la RDA, a 50 ans, Le Monde, 6 novembre 2007.
(7) Quand l’ordre régnait encore en RDA, Le Monde, 3 novembre 1999.
(8) Allemagne: il y a 25 ans, la manifestation qui fit vaciller le Mur de Berlin, Agence France Presse,  8 octobre 2014.
(9) La solitude de l’homme qui fit ouvrir le Mur de Berlin, Reuters, 6 novembre 2014.
(10) La soirée qui fit tomber le mur, Le Figaro, 4 novembre 2016.
(11) 9 octobre 1989: Leipzig évite de justesse un Tiananmen allemand, Le Temps, 9 octobre 2019.
(12) 30 Years After the Fall of the Berlin Wall, Children of a United Germany Remain Divided, The Washington Post, 7 novembre 2019.
(13) The Day the Wall Fell, The Daily Telegraph, 8 novembre 2014.