Jarrod Ramos

Le tueur d’Annapolis, un homme amer et solitaire

ANNAPOLIS — Des années de messages menaçants sur les réseaux sociaux, une condamnation pour harcèlement: c’est un homme amer et solitaire qui a fauché, à 38 ans, la vie de cinq employés du petit journal américain Capital Gazette.

Cheveux longs encadrant un grand front, regard défiant l’objectif sur les deux photos distribuées par la police, Jarrod Ramos était venu jeudi avec la ferme intention de commettre un carnage, selon les enquêteurs.

Né le 21 décembre 1979 à Laurel, grande banlieue pavillonnaire près de Washington, il vouait une haine de longue date au journal, exposée au grand jour sur Twitter.

«Il était très intelligent. Il essayait de communiquer avec les gens, mais c’était un solitaire», a déclaré sa tante, Vielka Ramos, au journal Baltimore Sun. «Il n’était proche de personne.»

C’est à quelque 40 kilomètres de sa ville natale qu’il a perpétré la tuerie dans la salle de rédaction du petit journal local. Armé d’un fusil à pompe acheté légalement, il a tiré puis s’est caché quand la police est entrée, avant de se laisser interpeller sans résistance.

«Laissez-moi tranquille»

Installé à Annapolis, bourgade portuaire, le Capital Gazette était la cible de toute sa bile depuis la publication en 2011 d’une chronique relatant sa condamnation pour harcèlement.

Il citait d’ailleurs dans son identifiant Twitter le nom de l’auteur de l’article, Eric Thomas Hartley — qui a depuis quitté le journal — et le nommait de façon obsessive, tout comme le rédacteur en chef de l’époque Tom Marquardt, dans des tweets haineux.

«Je serai content de voir le Capital Gazette cesser de paraître, mais ça serait mieux de voir Hartley et Marquardt arrêter de respirer», écrivait-il ainsi dans ce message glaçant daté du 7 février 2015:

Dans l’article intitulé «Jarrod veut être ton ami», M. Hartley détaillait le cas d’une jeune femme qui avait porté plainte contre lui pour harcèlement.

Ayant d’abord eu de la peine pour Jarrod Ramos, qui avait écrit à cette ancienne camarade de lycée en la remerciant «d’avoir été la seule personne à lui dire bonjour ou être gentille avec lui à l’époque», elle avait tenté de prendre ses distances. Et les messages s’étaient faits menaçants. «Va te pendre», lui avait-il écrit en 2010.

Il avait plaidé coupable. Qualifiant sa conduite de «plutôt bizarre», le juge l’avait condamné à 90 jours de prison avec sursis, lui ordonnant de suivre une thérapie, selon la chronique de l’époque.

Diplômé en informatique, Jarrod Ramos avait travaillé pendant six ans pour le bureau américain des statistiques, d’après le Capital Gazette.

Enragé par cette chronique, il avait lancé des poursuites en diffamation contre le journal en 2012, rejetées après un appel en 2015.

«Laissez-moi tranquille», avait-il écrit au lendemain de cette décision, en ajoutant une insulte. Un message pratiquement identique à celui qu’il a laissé juste avant la fusillade, sur ce compte qu’il n’avait pourtant pas alimenté depuis janvier 2016.

«Ce type va nous tirer dessus»

«C’était l’un des individus les plus en colère que j’ai jamais vus», a confié à la chaîne CBS Brennan McCarthy, l’avocat de l’ancienne camarade. «Il est mauvais.»

Outre les journalistes du Capital, ses tweets visaient aussi d’autres personnalités locales et abordaient de nombreux sujets, comme l’attentat de Charlie Hebdo, en 2015 en France.

«Cher lecteur: j’ai créé cette page pour me défendre. Maintenant, je vais poursuivre en justice [...] la moitié du comté de AA [où il vivait] et faire des cadavres de ces carrières et entreprises corrompues», disait son profil.

En 2015, il s’était indigné d’un éditorial du Capital sur Donald Trump, alors candidat républicain. «Parler de Donald Trump comme “non-qualifié” Capital Gazette pourrait mal finir (encore une fois)».

«Je craignais pour ma vie, je craignais pour la vie de ma famille et je craignais pour la vie de mes employés», a confié au Baltimore Sun Tom Marquardt.

Le journal avait décidé de ne pas lancer de poursuites pour ne «pas jeter d’huile sur le feu», selon les enquêteurs.

Mais l’ancien rédacteur en chef avait montré sa photo aux employés, pour qu’ils fassent attention. «Je me souviens d’avoir dit à nos avocats “ce type va venir et nous tirer dessus”.»

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LA RECONNAISSANCE FACIALE COMME OUTIL CLÉ

La technologie de la reconnaissance faciale, décriée ces dernières années par les défenseurs des libertés individuelles, a été un outil clé pour identifier le suspect de la fusillade d’Annapolis.

La police a affirmé que Jarrod Ramos, déjà connu de ses services, avait refusé de coopérer et qu’il n’était pas immédiatement possible d’utiliser ses empreintes digitales.

«Nous aurions mis beaucoup plus de temps à l’identifier et à faire avancer l’enquête sans ce système», a affirmé vendredi Timothy Altomare, chef de la police locale.

La reconnaissance faciale, qui est utilisée par les forces de l’ordre et dans le domaine commercial, n’est que très peu régulée, s’inquiètent ses détracteurs. Ils craignent notamment qu’elle puisse être utilisée à des fins de surveillance sans mandat des autorités et estiment que cette technologie n’est pas encore suffisamment fiable.

Dans le Maryland, où a eu lieu la fusillade, l’organisme public qui gère notamment les prisons, le Department of Public Safety and Correctional Services, dispose depuis 2011 d’une base de données de reconnaissance faciale, selon un rapport publié en 2016 par le centre de recherche sur la vie privée et les technologies de l’université Georgetown.

Il dispose ainsi de quelque 7 millions d’images issues des permis de conduire, 3 millions d’images de «délinquants connus» et peut aussi chercher parmi 24,9 millions d’images du FBI.

La reconnaissance faciale sert notamment à déverrouiller le nouvel iPhone X ou encore à régler des achats avec le système connu sous le nom de «smile to pay» (souriez pour payer).

L’image de près d’un Américain adulte sur deux se trouve dans une base de données de reconnaissance faciale, estime le rapport de l’université Georgetown.