La ligne de communication entre les deux Corées, qui existe depuis 1971, a été rétablie mercredi après quasiment deux ans de fermeture.

Le «téléphone rouge» intercoréen remis en service

SÉOUL - Les deux Corées ont remis en service mercredi un téléphone rouge transfrontalier fermé depuis 2016, continuant à jouer l'ouverture malgré les railleries de Donald Trump qui s'est vanté d'avoir un bouton nucléaire «beaucoup plus gros» que celui de Kim Jong-Un.

Le canal de communication de Panmunjom, village frontalier où fut signé le cessez-le-feu de la guerre de Corée (1950-53), a été rouvert à 6h30 GMT (1h30 du matin, heure du Québec) après quasiment deux ans de fermeture.

«La conversation téléphonique a duré 20 minutes», a déclaré à l'AFP un responsable du ministère sud-coréen de l'Unification, sans autre précision dans l'immédiat.

Cette remise en service survient après l'offre de dialogue de Séoul qui répondait lui-même à une main tendue du dirigeant nord-coréen, lequel a évoqué une participation aux JO d'hiver qui s'ouvrent le mois prochain en Corée du Sud.

Kim Jong-Un s'est servi lundi de son adresse du Nouvel An à la Nation pour faire ce geste rarissime en direction du Sud dans un contexte de tensions croissantes. Le Nord a multiplié ces derniers mois les tirs de missiles balistiques et mené son sixième essai nucléaire, déroulant ses ambitions militaires envers et contre tout.

Séoul a répondu en proposant la tenue le 9 janvier, pour la première fois depuis 2015, de discussions de haut niveau à Panmunjom sur les JO mais aussi «d'autres questions d'intérêt mutuel pour l'amélioration des relations intercoréennes».

Le dirigeant nord-coréen avait également profité de son discours du Nouvel An pour répéter que son pays était un État nucléaire à part entière, avertissant qu'il avait en permanence à sa portée le «bouton» atomique.

«Enfoncer un coin»

La déclaration a suscité un nouveau tweet de Donald Trump, dans son style très personnel.

«Le leader nord-coréen Kim Jong-Un vient d'affirmer que le "bouton nucléaire est sur son bureau en permanence". Qu'un membre de son régime affamé et épuisé l'informe que moi aussi j'ai un bouton nucléaire, mais il est beaucoup plus gros et plus puissant que le sien, et il fonctionne!» a écrit le président américain.

Washington a également balayé la perspective d'un dialogue intercoréen.

L'ambassadrice américaine à l'ONU, Nikki Haley, a jugé qu'il ne s'agirait que d'un simple «rafistolage». La porte-parole du département d'État Heather Nauert a estimé que M. Kim «pourrait être en train de tenter d'enfoncer un coin» entre Séoul et Washington.

Pyongyang n'a pas semblé ému par la réaction américaine. Kim Jong-Un a «salué» le soutien apporté par Séoul à sa proposition, selon Ri Son-Gwon, chef du Comité nord-coréen pour la réunification pacifique de la Corée (CRPC).

Le Nord et Sud sont séparés depuis des décennies par la Zone démilitarisée (DMZ), l'une des frontières les plus fortement armées du monde. Les derniers pourparlers bilatéraux de décembre 2015 s'étaient soldés par un échec.

La ligne téléphonique de Panmunjon servait aux deux pays à faire le point deux fois par jour avant d'être coupée en février 2016 suite à la détérioration des relations bilatérales consécutive à leur différend sur le complexe industriel conjoint de Kaesong.

Séoul a salué la décision du Nord de la rouvrir comme étant «très significative».

«Bouclier»

Le président sud-coréen Moon Jae-In est de longue date partisan du dialogue mais Washington a toujours dit qu'il n'accepterait pas une Corée du Nord dotée de l'arme nucléaire.

Pyongyang soutient avoir besoin de l'arme atomique pour se protéger de l'hostilité de Washington.

Le Nord cherche à mettre au point une tête nucléaire capable de frapper le territoire continental américain. Il a essuyé de multiples trains de sanctions de l'ONU sans sembler vouloir céder le moindre pouce de terrain.

M. Moon a salué de la part du Nord une «réponse positive à notre proposition de faire en sorte que les Jeux olympiques de Pyeongchang soient une occasion révolutionnaire pour la paix».

Tout rapprochement intercoréen se déroulerait dans un contexte de suspicion, voire d'hostilité de la part de Washington alors que MM. Kim et Trump échangent des insultes personnelles depuis des mois.

Le président américain a traité M. Kim de «petit gros» et «d'homme-fusée». Le dirigeant nord-coréen a qualifié l'occupant de la Maison-Blanche de «vieux gâteux malade mental».

Pour Go Myong-Hyun, analyste à l'Institut Asan des études politiques, Pyongyang cherche à se défendre contre les sanctions et les pressions américaines en se servant de Séoul comme «bouclier».

«Si le Sud devient le partenaire de dialogue du Nord, l'alliance américano-sud-coréenne aura des difficultés», a-t-il dit à l'AFP.

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UN CANAL DE COMMUNICATION EN CAS DE CRISE

Depuis l'instauration du premier «téléphone rouge» en 1963 entre les États-Unis et l'Union soviétique, de nombreux pays, tels les deux Corées, ont instauré des moyens de communication directs et cryptés entre leurs dirigeants, afin de faciliter un dialogue en cas de crise.

En octobre 1962, les Américains détectent des missiles soviétiques sur l'Île de Cuba située à moins de 200 km de la Floride. On frôle la guerre nucléaire.

Lors du face-à-face entre John Kennedy et Nikita Khrouchtchev, l'absence de communication directe favorise les spéculations sur les intentions du camp adverse, tandis que les messages entre Moscou et Washington prennent des heures à être délivrés.

Une lettre du 26 octobre 1962, dans laquelle le numéro un soviétique propose une sortie de crise, est ainsi apportée en russe à l'ambassade américaine à Moscou à 9h42 heure de Washington pour ne parvenir, après traduction, transmission et cryptage, qu'à 21h passées au département d'État américain.

Pour remédier à ces lenteurs, le premier «téléphone rouge» (qui n'était en réalité ni un téléphone ni de couleur rouge) est mis en service le 30 août 1963. Il s'agit d'un télescripteur de couleur bois clair qui permet à Kennedy et Khrouchtchev de communiquer par messages écrits, codés et transmis par câble.

Dans les années 1970, un téléphone est installé et des liaisons par satellite sont ajoutées puis, pendant la décennie suivante, la possibilité d'envoyer des documents, comme des cartes ou des photos. En 1994, un nouveau «téléphone rouge» permet aux responsables de la Défense des deux pays d'être joignables pratiquement en permanence.

La Maison-Blanche et le Pentagone ont toujours gardé le secret sur le nombre d'utilisations de cette ligne sécurisée. Elle aurait notamment servi pendant les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973 ou encore lors de l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS en 1979.

D'autres lignes de communication directes ont également été instaurées entre Moscou et les principales capitales européennes comme Paris et Bonn. En 1996, la Chine établit pour la première fois un «téléphone rouge» avec la Russie, puis avec les États-Unis deux ans plus tard. En 2005, l'Inde et le Pakistan font de même.

Une ligne de communication entre les deux Corées divisées existe depuis 1971. Elle est régulièrement suspendue au fil des soubresauts des relations intercoréennes, et a été rétablie mercredi, après quasiment deux ans de fermeture.

En septembre 2011, les États-Unis suggèrent la mise en place d'une liaison directe avec l'Iran pour éviter un emballement des tensions sur le programme nucléaire iranien controversé, une offre rejetée par Téhéran.

En juin 2013, La Chine et le Vietnam ouvrent une ligne de communication directe pour gérer leur conflit territorial en mer de Chine du Sud.

L'expression «téléphone rouge» ou «hot line» en anglais, est aujourd'hui utilisée pour caractériser toutes formes de communication directe entre des pays ou des autorités sur des questions sensibles comme la coopération sécuritaire. Le Japon décide ainsi en 2013 la mise en place d'«un téléphone rouge» entre son Conseil de sécurité et Washington et Londres.