Les porteurs du cercueil d’une victime des forces de sécurité entonnent des slogans durant une procession, jeudi, dans la ville de Najaf, haut lieu de l’islam chiite.

Le sud de l’Irak à feu et à sang

NASSIRIYA — L’Irak a vécu jeudi l’une de ses journées les plus sanglantes en deux mois de contestation contre le pouvoir, avec 37 manifestants tués dans la répression et des violences principalement dans le Sud, où des institutions, dont le consulat d’Iran, ont été attaquées.

Depuis le début du mouvement de contestation qui réclame la refonte du système politique et le renouvellement d’une classe dirigeante jugée corrompue, plus de 390 personnes, en grande majorité des manifestants, ont été tuées et quelque 15 000 blessées, selon un bilan de sources médicales et policières compilé par l’AFP.

Dès l’aube jeudi, la violence s’est déchaînée à Nassiriya où officiellement 25 manifestants ont été tués en quelques heures sous les tirs nourris des forces de l’ordre dirigées par un commandant militaire dépêché par Bagdad avant d’être rappelé dans le chaos.

Le gouverneur lui-même, qui a plaidé toute la journée pour que soit limogé ce haut gradé, a jeté l’éponge en démissionnant tard jeudi.

Dès mercredi soir, le mouvement qui conspue le pouvoir et son parrain iranien avait franchi un nouveau palier avec l’incendie du consulat iranien dans la ville sainte chiite de Najaf.

À Nassiriya, dont est originaire le premier ministre Adel Abdel Mahdi, les médecins disent être débordés par plus de 250 blessés, quasiment tous touchés par balles. Ils affirment avoir mené plus de 80 opérations chirurgicales lourdes, dans des hôpitaux bondés où les blessés doivent attendre pour être pris en charge.

Mais malgré «l’usage excessif de la force» dénoncé par la Commission gouvernementale irakienne des droits humains, les manifestants à Nassiriya ne se replient pas.

Ils ont incendié un QG de la police et encerclé le commandement militaire de la province où se trouvent les ruines de la ville antique d’Ur. Ils ont aussi formé par milliers un cortège funéraire aux «martyrs» dans le centre-ville, bravant le couvre-feu que les autorités voulaient imposer.

«Scènes de guerre»

«Nous resterons jusqu’à la chute du régime», ont-ils crié, alors que des dizaines de combattants tribaux en armes se sont déployés sur l’autoroute venant de Bagdad, déterminés ont-ils dit, à empêcher l’arrivée de renforts.

Évoquant des «scènes de guerre» à Nassiriya, Amnesty International a appelé la communauté internationale à intervenir, car «le bain de sang doit cesser».

Plus au nord, à Najaf, des affrontements opposent dans la nuit des manifestants et des hommes armés habillés en civil qui tirent sur eux, selon un correspondant de l’AFP.

Mercredi soir, aux cris de «Iran dehors» et «victoire à l’Irak», des centaines de protestataires avaient incendié le consulat iranien dans cette même ville. Bagdad a dénoncé des personnes «étrangères aux manifestations» et Téhéran a réclamé «une action décisive».

Dix manifestants ont été fauchés par des balles à Najaf, selon des médecins, alors que la commission gouvernementale des droits humains a fait état de deux autres protestataires tués à Bagdad.

À Kerbala, l’autre ville sainte chiite au sud de la capitale irakienne, des affrontements ont opposé des manifestants aux forces de l’ordre dont 19 membres ont été blessés en soirée par un tir de grenade, selon une source de sécurité.

Pétrole et corruption

Alors que les violences se déroulent désormais aux portes des lieux saints chiites et enflamment le sud tribal, le grand ayatollah Ali Sistani, qui réside à Najaf, doit prononcer vendredi son sermon hebdomadaire.

Cette figure tutélaire de la politique irakienne soutient les revendications des manifestants, mais n’a pas jusqu’ici retiré sa confiance au gouvernement, qu’elle a appelé à de multiples reprises à la «retenue». Les violences de jeudi pourraient changer la donne.

Pour les manifestants, le système politique conçu par les Américains qui ont renversé Saddam Hussein en 2003 est à bout de souffle dans un des pays les plus riches en pétrole du monde, mais aussi l’un des plus corrompus.

Et surtout, le pouvoir est sous la mainmise de l’Iran, qui a pris l’avantage face aux États-Unis, et de son puissant émissaire, le général Qassem Soleimani. Ce dernier est parvenu à réunir les partis irakiens pour resserrer les rangs autour d’Abdel Mahdi, un temps sur la sellette.