Au Liban, en Turquie et en Jordanie, les autorités locales s’activent pour renvoyer dans leur pays les réfugiés syriens, perçus comme un «fardeau» pour leur économie.

Le ras-le-bol des voisins de la Syrie

BEYROUTH — Expulsés de Turquie, du Liban, de Jordanie, les réfugiés syriens sont de plus en plus nombreux à être forcés de rentrer dans leur pays toujours en guerre, conséquence du ras-le-bol des pays voisins de la Syrie face aux millions de réfugiés vivant sur leurs territoires.

En juillet, Nidal Hussein, un Syrien parti à Istanbul début 2019 pour rejoindre sa famille qui s’y est exilée il y a cinq ans, a été expulsé par les autorités turques sous motif qu’il n’avait pas de titre de séjour, et renvoyé directement en Syrie.

«J’ai laissé ma femme et mes trois enfants à Istanbul», raconte cet homme de 48 ans. Mais «je vais essayer d’y retourner», promet-il.

Au Liban, en Turquie et en Jordanie — qui accueillent à eux trois 5,2 millions de Syriens exilés depuis le début de la guerre syrienne en 2011 —, les autorités locales s’activent pour renvoyer dans leur pays les réfugiés syriens, perçus comme un «fardeau» pour leur économie.

Ces derniers mois, plusieurs organisations de défense des droits humains ont mis en garde contre la montée du discours haineux visant les réfugiés et les pressions accrues sur les Syriens pour les inciter à partir, notamment en Turquie et au Liban.

«La crise a trainé, huit ans se sont écoulés depuis l’exil des Syriens [...] les pays voisins sont épuisés», estime Nasser Yassine, à la tête de l’Institut Issam Fares dédié aux affaires internationales et basé à Beyrouth.

L’absence «de solutions claires à la question du retour des réfugiés syriens» provoque une «multiplication des campagnes contre eux», juge-t-il.

La Turquie accueille 3,6 millions de réfugiés syriens selon l’ONU, contre 1,5 million au Liban et plus d’un million en Jordanie, selon les autorités respectives.

Si en Jordanie la pression est moindre, les autorités imputent de plus en plus les difficultés économiques et le poids subi par les infrastructures à la présence de réfugiés syriens.

«Atmosphère hostile»

En Turquie, des activistes ont lancé une campagne «Nous sommes tous des migrants» pour dénoncer la pression subie par les réfugiés.

«L’atmosphère hostile envers les Syriens [...] s’est aggravée récemment avec un consensus parmi les partis politiques et les médias selon lequel les Syriens sont la source des problèmes» en Turquie, explique Yildiz Onen, porte-parole de la campagne.

«Renvoyer des Syriens dans un pays toujours en guerre [...] les expose au danger de mort», rappelle-t-elle.

Selon le gouvernement turc, tous les départs en Syrie —  337 729 depuis le début de la guerre — ont été volontaires.

Même son de cloche au Liban, qui fait état de 325 000 départs «non forcés» depuis 2017.

Plusieurs ONG mettent toutefois en doute le caractère volontaire de ces retours, dénonçant des mesures visant à resserrer l’étau autour des réfugiés.

Au Liban, depuis juin, plus de 3600 familles syriennes ont vu leurs habitations en béton démolies près de la localité d’Aarsal, d’après la municipalité.

Seules les tentes et bâches sont autorisées.

En août, l’armée a également démoli les structures en dur de 350 abris dans le nord du Liban et arrêté des dizaines de personnes sans permis de séjour, selon des ONG. Et le ministère libanais du Travail a récemment lancé une campagne de lutte contre la main-d’œuvre étrangère illégale, une démarche visant au premier chef les réfugiés syriens, regrettent des activistes.

«Bouc émissaire»

En juillet, l’ONG Human Rights Watch a dénoncé une «pression illégitime» exercée par les autorités libanaises et l’expulsion de Syriens par la Turquie.

Dans les deux pays, les partis alimentent la rhétorique antiréfugiés pour doper leur «capital politique et électoral», note M. Yassine. Au Liban, les Syriens servent ainsi de «bouc émissaire» pour justifier les difficultés économiques, le chômage ou la dégradation de l’environnement, dit-il.

En Jordanie, le discours varie peu : le porte-parole du ministère de la Planification, Issam Majali, a récemment déclaré que la présence des réfugiés «imposait à la Jordanie plusieurs défis et fardeaux».

«Nous sommes confrontés au défi de trouver des emplois aux réfugiés syriens ainsi qu’aux Jordaniens», a-t-il souligné.

En octobre 2018, Damas a rouvert le principal poste-frontière avec la Jordanie, après l’avoir reconquis trois mois auparavant. Depuis, 25 000 Syriens sont rentrés chez eux, selon l’ONU.

Mais beaucoup de réfugiés refusent de retourner en Syrie, craignant «la persécution et l’absence de sécurité» dans leur pays, selon M. Yassine.

Le régime syrien, soutenu par l’armée russe, contrôle aujourd’hui environ 60 % du pays.

De nombreuses ONG estiment que les conditions ne sont pas propices à un retour en masse, même si les combats et les bombardements ont cessé dans plusieurs parties du pays.

La moitié des réfugiés syriens en Jordanie, Liban, Turquie «ont appris que leurs maisons ont été détruites ou sont inhabitables», souligne M. Yassine.