Les lanceurs de balles de défense sont utilisés par les forces de l'ordre en France.

Le lanceur de balles de défense, arme controversée en France

PARIS — «Mal nécessaire» ou arme excessivement dangereuse ? La controverse autour de l’utilisation des lanceurs de balles de défense a été relancée en France après les blessures de manifestants lors de récentes mobilisations du mouvement des «gilets jaunes» et de lycéens.

«J’ai eu une fracture sous l’oeil au niveau du plancher orbital, le nez fracturé à trois endroits et 25 points de suture», assure à l’AFP Constant Deniaux, 43 ans, qui affirme avoir été touché par un tir de lanceur de balle de défense (LBD) alors qu’il participait le 8 décembre à un barrage filtrant de «gilets jaunes» sur un boulevard de la ville de Caen (nord-ouest).

Les «gilets jaunes» sont des Français mobilisés depuis mi-novembre contre la politique sociale et fiscale du gouvernement. Ces manifestations ont à plusieurs reprises été émaillées de violences. Au total, dix personnes sont décédées (très majoritairement dans des accidents de la route) depuis le début de la contestation et plusieurs milliers ont été blessées, parfois gravement, aussi bien du côté des manifestants que des forces de l’ordre.

«Je ne sais pas pourquoi j’ai été visé», poursuit Constant Deniaux. «J’étais à 30 mètres, sur les hauteurs, et j’étais observateur. Je pense que j’ai été visé délibérément», estime ce technico-commercial, actuellement au chômage, qui dit faire partie «des personnes blessées inutilement».

Des tirs de LBD ont également blessé des lycéens mobilisés contre la réforme du baccalauréat, dont un élève de 16 ans atteint à la tête le 5 décembre dans la banlieue d’Orléans (centre).

«Choquées» par ces incidents, quelque 200 personnalités en France, dont plusieurs députés de gauche, ont appelé début décembre à interdire «immédiatement» l’usage de ces fusils d’épaule à un coup qui projettent des balles semi-rigides de calibre 40 mm.

En janvier 2018, le Défenseur des droits Jacques Toubon - qui représente l’autorité administrative indépendante chargée de défendre les droits des citoyens en France - avait déjà plaidé pour leur retrait.

Le 14 décembre, Amnesty international a exhorté la police française à «cesser de recourir à une force excessive contre les manifestant.e.s et les lycéen·ne·s».

Pour l’heure, la Cour européenne des droits de l’Homme a rejeté le 18 décembre une requête de manifestants blessés par des tirs de LBD et qui en demandaient l’interdiction en urgence.

Et malgré la polémique, le ministère français de l’Intérieur a lancé le 23 décembre un appel d’offres pour l’acquisition de 1.280 nouveaux LBD.

Depuis le début de la mobilisation des «gilets jaunes» le 17 novembre, les blessures par LBD et d’autres violences policières présumées ont pour l’heure abouti à 48 saisines de l’IGPN, la police des polices.

L’IGPN avait ouvert huit enquêtes liées à l’utilisation de lanceurs de balles de défense en 2017 et onze en 2016, année marquée par les manifestations contre la «loi travail», émaillées de violents incidents.

«Tournant»

Face à la polémique, les autorités françaises continuent de défendre une arme non létale dont l’usage est réglementé.

«L’utilisation du LBD est très cadrée et s’appuie sur un cadre légal précis», affirme à l’AFP une source policière, évoquant notamment des formations obligatoires et l’obtention d’un certificat d’aptitude.

«Le LBD est une arme intermédiaire, utilisée pour stopper des manifestants et arrêter les individus dangereux ou agressifs envers la police», affirme à l’AFP Jean-Louis Courtois, expert en armes auprès de la Cour d’appel de Paris et rédacteur en chef de la revue Commando magazine.

«C’est le matériel le plus adapté avant l’utilisation létale d’une arme à feu», ajoute-t-il. «Le retrait de ce type de matériel mettrait en danger les fonctionnaires de police», assure-t-il, pour qui l’utilisation du LBD est «un mal nécessaire».

Pour Vincent Denis, maître de conférence en histoire moderne à La Sorbonne et spécialiste de la police, l’utilisation des LBD à partir de la fin des années 90 a toutefois marqué «un tournant» en France, car «la doctrine du maintien de l’ordre depuis 1945 était de ne pas tirer sur les manifestants».

Si ces armes ne sont pas létales, elles blessent «pour la vie», ce qui «contribue à alourdir le bilan en matière de blessés», assure à l’AFP M. Denis.

Depuis début décembre, le journaliste-documentariste indépendant David Dufresne collecte sur Twitter des vidéos de violences policières présumées lors des récentes mobilisations en France et s’étonne «qu’il y a ait si peu de débat autour de ces dizaines de blessés» par LBD.

«Depuis les manifestations contre la loi travail, l’affrontement est complètement assumé», estime le journaliste, ajoutant qu’»il y a une forme de militarisation du maintien de l’ordre qui n’était pas du tout à l’oeuvre jusqu’ici».