Le jeu où vous êtes le roi d’Espagne

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Voici le jeu de rôle où vous devenez Juan Carlos, roi «émérite» d’Espagne. Plus qu’un simple jeu-questionnaire. Une véritable immersion dans le destin chaotique d’une monarchie. Pour assurer un maximum de réalisme, chaque question est précédée par une brève mise en situation. Au fil des ans, vous croiserez le dictateur Franco, des militaires rêvant de coup d’État, des émirs du pétrole et même un ours qui a trop bu de vodka. Saurez-vous être à la hauteur? Et vous maintenir sur le trône? Bonne chance! Les réponses au bas de cet écran.

Héritier ou otage de la dictature?

Mise en situation

Vous voyez le jour le 5 janvier 1938, alors que votre famille se trouve en exil, loin de son Espagne bien-aimée. Votre grand-père, le roi Alphonse XIII, aime bien les dictatures militaires. Votre père aussi. On pourrait croire qu’ils sont faits pour s’entendre avec le général Franco, qui vient de prendre le pouvoir en Espagne. Hélas, c’est le contraire. Le général se méfie d’eux. 

Mais avec vous, les choses se passent différemment. En 1948, le dictateur permet que vous rentriez seul au pays, même si vous n’êtes âgé que de 10 ans. Désormais, le dictateur veille sur votre éducation, pour faire de vous un «vrai» Espagnol. Avec le temps, on ne sait plus si vous êtes son héritier ou son otage. (1)

Reste que les règles de la monarchie sont claires. Le trône appartient à votre père. Vous répétez que «jamais» vous n’accepterez de régner tant qu’il sera vivant. De toute manière, le général Franco semble éternel. Les farceurs demandent : «Que fera le général Franco à la mort de Dieu le père?» (2) 

1. En 1969, Franco vous offre de devenir son successeur, à la condition de prêter serment à son régime tyrannique. Comment réagissez-vous? (3)

A) Vous refusez parce que c’est à votre père que revient la Couronne;

B) Vous vous mettez à genou et vous jurez fidélité au régime; (4)

C) Dégouté, vous prenez la fuite vers Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis;

D) Vous acceptez, mais au moment de jurer fidélité au régime, vous croisez les doigts derrière votre dos, pour invalider votre promesse.

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L’ascension du «ti-cul»

Mise en situation

Au début, même les partisans de Franco vous considèrent comme une marionnette. Ils vous surnomment avec mépris «le ti-cul». (5) 

«On me prenait pour un con et j’avais l’air d’un con», direz-vous plus tard. Mais le vieux dictateur n’est pas cet avis. Il multiplie les gestes de confiance à votre endroit. Lorsque la maladie le condamne au repos, il vous confie la direction du pays «par intérim». Durant la crise pétrolière de 1973, le «vieux» vous charge de plusieurs missions délicates en Arabie saoudite, pour garantir des réserves de pétrole à l’Espagne. On chuchote même qu’il vous autorise à prendre une «commission» sur chaque baril de pétrole négocié. (6) 

Discrètement, vous avancez vos pions. Par exemple, pour vous assurer la sympathie des États-Unis, vous racontez tout aux Américains. Plus tard, des documents rendus publics par Wikileaks suggéreront que les États-Unis vous considéraient comme le «meilleur informateur» de leurs services de renseignements en Espagne. Le «ti-cul» est devenu un agent secret... (7)

2. En public, vous jouez l’élève modèle du tyran, un peu coincé dans vos habits militaires. En secret, vous entreprenez une démarche dangereuse. Laquelle?

A) Vous organisez un coup d’État depuis l’étranger, après avoir pris la fuite vers Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis;

B) Vous multipliez les contacts avec l’opposition illégale en exil;

C) Vous planifiez une tentative d’assassinat du dictateur, en le piquant avec un parapluie empoisonné (parapluie bulgare);

D) Vous simulez un attentat contre votre personne, pour accroître votre popularité.

Un graffiti à l'image de Juan Carlos dans les rues de Valence 

La vie après le mort-vivant

Mise en situation

En octobre 1975, Franco se meurt, même si une armée de 32 médecins s’acharnent à le maintenir en vie. À un certain moment, le moribond fait «cinq crises cardiaques en huit jours». (9)

 L’heure est grave. L’Espagne se retrouve au bord de la guerre avec le Maroc. Il faut agir. Vite. Dès la mort du dictateur, à la surprise générale, vous négociez un accord de paix avec le Maroc. La guerre est évitée. On vous reconnaît un certain mérite. Mais ça ne dure pas. Pour les disciples de Franco, vous restez le «ti-cul». Pour les opposants en exil, vous êtes une «marionnette». (10) 

Jusqu’au bout, le vieux dictateur s’est vanté de laisser le pays «attaché et bien attaché». Vous n’êtes qu’une façade. La dictature va continuer comme avant.

3. Vous avez juré fidélité au régime. Personne ne s’attend à un grand geste de votre part. Allez-vous leur donner raison? Que décidez-vous?

A) Vous menacez d’abdiquer si on ne vous donne pas les pleins pouvoirs, comme Franco;

B) Vous permettez l’adoption d’une constitution et l’organisation d’élections libres;

C) Découragé, vous partez en exil à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis.

D) Vous renoncez au Trône pour devenir le président élu du pays.

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Coup d’État à Madrid!

Mise en situation

Le 23 février 1981, vers 18h, un officier moustachu coiffé d’un drôle de petit chapeau fait irruption dans le Parlement. Il se met à tirer du pistolet dans les airs, en ordonnant aux députés de se jeter par terre. (11) 

Est-ce un attentat? Le carnaval? Non, c’est un coup d’État militaire! Le projet des militaires est simple. Ils veulent supprimer les syndicats et les partis politiques. Ensuite, ils entendent remettre le pouvoir au général Milans del Bosch, un dur de dur qui a combattu avec les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Ô surprise, l’un de vos hommes de confiance, le général Alfonso Armada, fait partie du complot...

Un peu partout, des chars prennent position dans les rues. À Madrid, ils encerclent le Parlement.

La démocratie ne tient qu’à un fil...

4. Partout, des militaires n’attendent qu’un signe de votre part pour se joindre à la révolte. Que faites-vous?

A) À une heure du matin, vous apparaissez à la télévision pour ordonner à l’armée de rentrer dans ses casernes;

B) Vous appuyez d’abord les putschistes, avant de vous raviser;

C) Terrifié, vous prenez la fuite à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis;

D) Vous restez enfermé dans votre palais jusqu’à ce que le putsch ait échoué.

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La vie de château  d’un intouchable

 Mise en situation

Votre attitude exemplaire lors de la tentative de coup d’État vous propulse vers des sommets de popularité. Même les communistes chantent vos louanges! Vous êtes un héros. Le sauveur de la jeune démocratie espagnole. On vous pardonne tout. Même vos pires bêtises, incluant l’épisode où vous avez tué un ours qui avait été soûlé avec du miel mélangé à de la vodka, en Russie. (13)

Vous êtes le meilleur lobbyiste du pays. Celui qui permet aux entreprises de décrocher la Lune. (14) Certes, des rumeurs circulent sur de juteuses commissions, mais elles ne sont jamais prouvées. (15) Faut-il parler de la somptueuse propriété aux Îles Canaries, offerte par le roi Hussein de Jordanie? Ou du yacht Fortuna, gracieuseté de chefs d’entreprises des îles Baléares, une folie dont le simple démarrage coûte plus de 20 000 $? (16) Des deux Ferrari offertes par les Émirats arabes unis?

Que pouvez-vous bien offrir en échange de ces largesses?

5. En 2007, à la suite de la publication d’une caricature montrant le prince héritier et son épouse en train de faire l’amour, tous les exemplaires de la revue satirique El Jueves sont saisis pour «injure à la Couronne d’Espagne». Plus tard, l’éditeur et un caricaturiste sont condamnés à de lourdes amendes. (17) Quelle est votre réaction?

A) Vous réclamez une réduction de la peine, au nom de la liberté d’expression;

B) Vous gardez le silence, puisqu’il n’y a pas de problème que l’absence de solution ne finisse par résoudre;

C) Vexé, vous prenez la fuite à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis;

D) Vous réclamez que le crime de «lèse-majesté» soit puni plus sévèrement.

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Un éléphant, ça trompe énormément

 Mise en situation

La crise financière a frappé très durement l’Espagne. En 2012, le chômage touche un jeune Espagnol sur deux. Le gouvernement coupe 10 milliards $ dans le budget de l’Éducation et de la Santé. Comme tout bon roi qui se respecte, vous sympathisez avec les malheurs du peuple. Du moins, en apparence. D’un côté, vous confiez que le chômage chez les jeunes «vous empêche de dormir». De l’autre, vous partez secrètement chasser l’éléphant au Botswana, une petite gâterie de 52 000 $ payée par un riche ami saoudien. (18) Personne ne l’aurait su si vous n’aviez pas fait une vilaine chute qui vous brise une hanche. Le pays stupéfait découvre alors le pot aux roses...

6. L’Espagne est indignée. On vous accuse d’hypocrisie. Pour la première fois, vous faites l’objet de critiques généralisées. Comment allez-vous réagir?

A) Même si la chose est impensable pour un roi, vous présentez des excuses!

B) En signe de bonne volonté, vous remettez la viande de l’éléphant et les défenses d’ivoire à une œuvre de charité;

C) Insulté, vous partez en exil à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis;

D) Vous laissez passer la crise en respectant la devise de la dynastie des Windsor, «ne jamais se plaindre, ne jamais donner d’explication».

Une manifestation contre Juan Carlos le 5 août.

Stop ou encore?

Mise en situation

La fracture subie lors de la fameuse chasse à l’éléphant guérit mal. Votre santé devient fragile. Mais la vraie blessure est plus profonde. Finie l’impunité! Finie l’époque où vous pouviez dire, à l’instar du célèbre joueur de soccer George Best : «J’ai dépensé beaucoup d’argent pour l’alcool, les femmes et les voitures rapides. Le reste, je l’ai gaspillé.» Vous êtes tombé de votre piédestal. Votre gendre est condamné à deux ans de prison pour détournement de fonds publics. Une ancienne maîtresse, Corinna Larsen, prétend qu’elle a servi de prête-nom pour vos transactions douteuses. (19) Plus tard, elle se dit harcelée par les services secrets, qui chercheraient à la faire taire. (20) Quand vous avez le dos tourné, des proches disent que la monarchie est en danger. (21)

7. Vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même. (22) Le 1er juin 2014, vous surprenez tout le monde en faisant une déclaration. Laquelle?

A) Vous cédez le trône d’Espagne à votre fils, en conservant le titre de roi «émérite»;

B) Vous évoquez l’article 56.3 de la Constitution, qui stipule que le roi ne peut pas être poursuivi pour les actes commis dans l’exercice de ses fonctions;

C) Découragé, vous partez en exil à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis;

D) Vous annoncez que la monarchie disparaîtra à votre mort. L’Espagne deviendra alors une république.

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Coronavirus ou  «Corinna-virus»?

Mise en situation

L’étau se resserre. La Cour suprême examine s’il y a lieu de porter des accusations contre vous en rapport avec un «cadeau» de 100 millions $ offert par le roi d’Arabie saoudite. (23) L’argent, placé sur un compte en Suisse, aurait été versé en marge d’un contrat accordé à un consortium espagnol pour la construction d’un train rapide. (24) 

Votre fils, le roi Philippe VI, vous retire l’allocation annuelle de 228 000 $ reliée à votre titre de roi «émérite». Corinna Larsen, votre ancienne maîtresse, ne cesse de vous hanter. On la surnomme le «Corinna-virus»! Selon un sondage, 62 % des électeurs voudraient un référendum sur la monarchie. (26) Allez savoir. Depuis 2015, le très officiel Centre d’investigations sociologiques (CIS) ne fait plus de sondages d’opinion sur la monarchie. Les chiffres étaient devenus trop mauvais! (27)

8. Au début du mois d’août 2020, vous participer à une réunion «de la dernière chance» avec votre fils et un représentant du gouvernement. À la fin, vous choisissez la solution «la moins mauvaise». Laquelle? (28)

A) Vous partez en exil à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes, tout en précisant que vous allez collaborer avec la justice;

B) Vous restez en Espagne pour faire face à la justice;

C) Vous payez quelque 80 millions $ en impôts, pour tenter d’amadouer l’opinion publique;

D) Vous admettez que vous avez reçu un certain nombre de pots de vin, en demandant pardon.


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LES RÉPONSES

1.    B)

2.    B)    Les contacts sont effectués grâce à votre secrétaire particulier, le diplomate José Joaquin Puig de la Bellacasa. (8)

3.    B) Le marché est clair : le maintien de la monarchie contre la démocratie.

4.    A)    Plus tard, on découvrira que vous éprouviez une certaine sympathie pour les conspirateurs. (12)

5.    B) 

6.    A)    Extrait choisi : «Je suis désolé. J’ai eu tort. Ça ne se reproduira plus»

7.    A)

8.    A) 


Comment interpréter vos résultats?

Sept ou huit bonnes réponses

Félicitations. Vous avez su naviguer avec brio en eaux troubles. Il y a de la graine de monarque en vous? À moins que vous ayez triché? Ou que vous soyez un peu monarchiste sur les bords? À propos, est-ce que le poste de gouverneur(e)-général(e) du Canada vous intéresse?

Entre quatre et six bonnes réponses

Un bel effort. Sans plus. On vous soupçonne d’observer le monde des têtes couronnées avec méfiance. À l’instar du chroniqueur P.J. O’Rourke, lorsqu’il écrit : «On ne peut pas humilier une célébrité moderne. Ce que l’on considérait jadis comme une “honte”, on le surnomme aujourd’hui “publicité”».

Moins de quatre bonnes réponses

Ouille. Est-ce que vous l’avez fait exprès? La démocratie? La dictature? La monarchie? Pour vous, le meilleur régime, c’est probablement celui qui permet de garder une taille fine.


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Notes

(1) «Juan Carlos Le self-made roi»,

Le Monde, 4 juin 2014.

(2) «La mort cruelle de Franco et l’euthanasie du régime…» Le Monde,

17 novembre 1985.

(3) «Le général Franco désignerait le prince Juan Carlos comme son successeur», Le Monde, 18 juillet 1969.

(4) «Portent for a King», The New York Times, 25 octobre 1975

(5) «Juan Carlos, le play-boy insipide devenu le “grand d’Espagne”», Paris Match, 27 avril 2013.

(6) «Juan Carlos, désarroi d’Espagne», Le Monde, 27 mai 2020.

(7) «Franco : Juan Carlos ancien agent de Washington», Agence France-Presse,

9 avril 2013.

(8) «La mort cruelle de Franco et l’euthanasie du régime…», Le Monde,

17 novembre 1985.

(9) «Le caudillo est mort, vive le roi!»,

Le Monde, 20 novembre 2000.

(10) «Juan Carlos Le self-made roi»,

Le Monde, 4 juin 2014.

(11) «La nuit du 23 février 1981, où le roi d’Espagne scella sa couronne», Agence France-Presse, 2 juin 2014.

(12) «Did Spanish King Sympathize with Coup Attempt?», Der Spiegel, 9 février 2012.

(13) «Royal massacre d’ours», Libération, 20 octobre 2006.

(14) J«uan Carlos, désarroi d’Espagne», Le Monde, 28 mai 2020.

(15) «Scandale financier : faut-il clouer l’ex-roi d’Espagne Juan Carlos au pilori?» El Confidencial, cité par Courrier international, 14 mars 2020.

(16) Laurence Debray, Juan Carlos d’Espagne, Perrin 2013.

(17) «Juan Carlos Ier, de la discrétion au sommet de l’affiche», Le Temps,

14 novembre 2007.

(18) «Spanish Royalty in Crisis after King’s Antics», Der Spiegel, 23 avril 2012.

(19) «La monarchie espagnole sur un trône éjectable», Les Échos, 24 avril 2020.

(20) «Royal Mistress’s Spy Claims Add to Crisis in Spanish Monarchy», Sunday Telegraph, 22 mars 2020.

(21) «Juan Carlos, grandeurs et frivolités d’un roi», Le Point, 5 juin 2014

(22) «Juan Carlos d’Espagne: de l’exil à l’exil», DH.be , 9 août 2020.

(23) «Spanish Monarchy Under Fire: Lies, Unsolicited Gifts And A New Criminal Investigation», Forbes, 9 juin 2020.

(24) «Juan Carlos, un ancien roi devant ses juges?», Libération, 18 juin 2020.

(25) «Juan Carlos, la lente déchéance d’un monarque longtemps admiré»,

Les Échos, 5 août 2020.

(26) «Spanish Republicans Struggling to Capitalize on Former King’s Exile», Politico, 4 août 2020.

(27) «Juan Carlos has Fled Spain, but Questions over his Past Will Follow Him», The Guardian, 5 août 2020.

(28) «How the Departure of Spain’s Former King was Planned», El País,

5 août 2020.